XXVIII

C'est pendant ce même voyage à Paris que je connus un de ces hommes

qui, par leur puissante originalité, ne peuvent se grouper avec

personne, mais qui forment à eux seuls _un genre_ de grandeur morale

et intellectuelle qu'on ne peut classer dans aucune catégorie.

C'était M. Royer-Collard, philosophe par nature, orateur par

réflexion, homme d'État par désoeuvrement. Il me rechercha et

m'ouvrit, comme à un disciple, son cabinet de la rue d'Enfer, qui

prenait jour sur les allées studieuses du Luxembourg.

M. Royer-Collard était déjà profondément détaché de ce petit groupe

politique de disciples qui s'étaient parés de ses doctrines, mais qui

n'avaient fait de son nom qu'un marchepied de principes pour leur

domination. De tous les hommes que j'ai connus, c'est celui qui

méprisait le plus le vulgaire. Le mépris était sa puissance, il le

portait jusqu'au sublime. Il aimait en moi mon isolement des partis.

Son front chauve, son sourcil superbe, ses joues affaissées de

vieillard, ses yeux profonds et limpides, sa lèvre inférieure relevée

par le pli du dédain, sa voix grave et lente qui semblait distiller

les syllabes en les prononçant, donnaient une autorité physique à sa

personne. On croyait converser avec un ancêtre.

Il m'aima à cause de mon désintéressement des systèmes et de mon

isolement des factions. Je le cultivai sans en faire mon modèle

jusqu'à sa mort. Nos deux natures ne concordaient pas plus que

nos âges. Il voulait trop discuter et moi trop agir. Il portait

à la tribune le style lapidaire, et moi la première expression

que le coeur ému prêtait à mes lèvres. Ses discours n'étaient pas

des discours, mais des oracles rédigés dans une sorte d'algèbre

éloquente. On ne les comprenait qu'à la seconde et à la troisième

lecture, mais plus on comprenait, plus on admirait. Il y avait un

abîme de réflexion dans chaque phrase. Si Pascal eût été orateur

politique, c'est ainsi qu'il aurait parlé. Aussi l'Europe et la

postérité compteront M. Royer-Collard au nombre des plus parfaits

écrivains de tribune qui aient jamais agité les questions de leur

temps. Beaucoup de ses phrases sont restées maximes de la langue, et

quelques-unes de ses harangues sont des monuments: c'est une de ces

figures qu'on est fier d'avoir rencontrées pendant sa vie. On ne les

voit ordinairement que dans l'histoire ou dans les bibliothèques.

Ce fut lui, M. Lainé son ami, et M. Cuvier, qui se liguèrent à mon

insu, en 1830, dans une cabale de grands hommes, pour me faire entrer

à l'Académie française.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 123 / 197 题