C'est pendant ce même voyage à Paris que je connus un de ces hommes
qui, par leur puissante originalité, ne peuvent se grouper avec
personne, mais qui forment à eux seuls _un genre_ de grandeur morale
et intellectuelle qu'on ne peut classer dans aucune catégorie.
C'était M. Royer-Collard, philosophe par nature, orateur par
réflexion, homme d'État par désoeuvrement. Il me rechercha et
m'ouvrit, comme à un disciple, son cabinet de la rue d'Enfer, qui
prenait jour sur les allées studieuses du Luxembourg.
M. Royer-Collard était déjà profondément détaché de ce petit groupe
politique de disciples qui s'étaient parés de ses doctrines, mais qui
n'avaient fait de son nom qu'un marchepied de principes pour leur
domination. De tous les hommes que j'ai connus, c'est celui qui
méprisait le plus le vulgaire. Le mépris était sa puissance, il le
portait jusqu'au sublime. Il aimait en moi mon isolement des partis.
Son front chauve, son sourcil superbe, ses joues affaissées de
vieillard, ses yeux profonds et limpides, sa lèvre inférieure relevée
par le pli du dédain, sa voix grave et lente qui semblait distiller
les syllabes en les prononçant, donnaient une autorité physique à sa
personne. On croyait converser avec un ancêtre.
Il m'aima à cause de mon désintéressement des systèmes et de mon
isolement des factions. Je le cultivai sans en faire mon modèle
jusqu'à sa mort. Nos deux natures ne concordaient pas plus que
nos âges. Il voulait trop discuter et moi trop agir. Il portait
à la tribune le style lapidaire, et moi la première expression
que le coeur ému prêtait à mes lèvres. Ses discours n'étaient pas
des discours, mais des oracles rédigés dans une sorte d'algèbre
éloquente. On ne les comprenait qu'à la seconde et à la troisième
lecture, mais plus on comprenait, plus on admirait. Il y avait un
abîme de réflexion dans chaque phrase. Si Pascal eût été orateur
politique, c'est ainsi qu'il aurait parlé. Aussi l'Europe et la
postérité compteront M. Royer-Collard au nombre des plus parfaits
écrivains de tribune qui aient jamais agité les questions de leur
temps. Beaucoup de ses phrases sont restées maximes de la langue, et
quelques-unes de ses harangues sont des monuments: c'est une de ces
figures qu'on est fier d'avoir rencontrées pendant sa vie. On ne les
voit ordinairement que dans l'histoire ou dans les bibliothèques.
Ce fut lui, M. Lainé son ami, et M. Cuvier, qui se liguèrent à mon
insu, en 1830, dans une cabale de grands hommes, pour me faire entrer
à l'Académie française.