XXV

Madame de Saint-Aulaire, femme jeune mais sérieuse, n'avait de son

âge que la beauté; elle avait été liée avec madame de Staël; elle

en conservait le culte et l'élévation d'âme. Elle m'accueillait

comme elle aurait accueilli non un poëte, mais la poésie elle-même

sous la figure d'un jeune inconnu. Son salon ne s'ouvrait qu'à

des aristocraties de la nature; peu y importait le rang, elle ne

s'informait que du choix. Elle aimait à deviner la gloire dans

l'obscurité. Son salon était plein de promesses, presque toutes ont

été justifiées depuis; elle avait le tact de l'avenir d'un homme.

C'est là que je connus M. de Cazes, qui allait devenir son gendre,

favori spirituel, beau et séduisant, de Louis XVIII, qui ne demandait

qu'à être un nouveau Mécène d'un nouvel Auguste, si les Horace et les

Virgile avaient surgi au gré du prince et du ministre.

C'est là aussi que j'entrevis pour la première fois M. Cousin:

il importait alors en France la philosophie de l'enthousiasme; il

ressemblait plus à un prophète tourmenté par l'inspiration qu'à un

disciple de Platon. Nous croyions qu'il allait nous dire enfin le

mot de Dieu retenu sur ses lèvres. Hélas! il ne nous dit que des

demi-mots, mais il les disait dans une langue de feu.

C'est là encore que je me sentis attiré par M. Villemain, le

_Politien_ français de ce siècle, l'esprit le plus riche, le plus

cultivé, le plus universel de notre âge. Une littérature à lui tout

seul! sensible comme un poëte à toute poésie, rompu comme un orateur

à toute éloquence, homme d'État par la justesse de l'intelligence,

admiré sans orgueil, admirant sans rivalité, parce qu'il se sentait

toujours au niveau de tout ce qu'il admirait. Le général Foy, encore

muet; M. Cuvier; M. Beugnot, le Rivarol de la conversation; M. de

Custine, l'élève de M. de Chateaubriand; M. de Feletz, le précurseur

de J. Janin dans la littérature du _Journal des Débats_; les deux

Bertin, fondateurs de ce journal, deux puissances occultes faisant

les renommées. Ils renversaient les ministères, sans vouloir être

eux-mêmes ni célèbres ni puissants sous leur propre nom. Ils se

trompaient rarement dans ces coups de vent qu'ils imprimaient du fond

d'un bureau de journal aux noms, aux hommes, aux choses. Nous les

regardions comme les Égyptiens regardaient le Sphinx. Ils gardaient

la porte de la gloire et de l'opinion. On ne passait pas sans leur

aveu.

Ils me furent cléments. J'en garde mémoire malgré la longue inimitié

de leur journal depuis contre moi, quand ce journal, après 1830,

tomba aux mains d'une secte. Cette secte de lettrés et d'éminents

politiques fit alors de ce journal son évangile, sorte de calvinisme

genévois dont le premier dogme fut _le moi_, sans place à d'autres.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 120 / 197 题