XXIV

Je cherchais à entrevoir ainsi une à une toutes les grandes figures

de mon temps.

Bientôt ma propre célébrité, quoique ce fût encore une célébrité

sur parole, me les fit voir en masse dans les trois salons les plus

aristocratiques, les plus politiques et les plus littéraires de Paris.

Ces salons étaient ceux de la duchesse de Broglie, de madame de

Saint-Aulaire et de madame de Montcalm. Ma réputation naissante me

les ouvrit d'eux-mêmes sans que j'eusse à m'incliner trop bas pour y

entrer.

Madame de Montcalm était la soeur du duc de Richelieu, qui avait

gouverné si sagement les années les plus ingrates de la Restauration;

grand seigneur chargé de réconcilier une dynastie et une nation qui

étaient nécessaires l'une à l'autre, mais qui se regardaient avec

ombrage, l'une craignant des vengeances contre la Révolution, l'autre

des récidives contre les rois.

C'est chez elle que j'approchais de près, dans un cercle intime

resserré et quotidien, les personnages consulaires les plus notables

du temps, qui faisaient alors leur nom et qui l'ont laissé depuis

à l'histoire: M. Molé, qui portait l'élégance et l'atticisme de

sa figure dans la politique; M. Pasquier, esprit le plus facile

et le plus habile aux transitions qui pût glisser avec grâce d'un

gouvernement à l'autre, pourvu que ce fût un gouvernement; Pozzo di

Borgo, esprit grec au service des Russes, dont la belle tête, la

physionomie et la parole transportaient l'imagination à Athènes,

du temps d'Alcibiade; le maréchal Marmont, toujours avec une ombre

de tristesse sur le visage, cherchant à se soulager d'un souvenir

dans la société des femmes et des poëtes; quelquefois le prince de

Talleyrand, homme d'assez d'esprit pour représenter à lui seul trois

siècles.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 119 / 197 题