Je cherchais à entrevoir ainsi une à une toutes les grandes figures
de mon temps.
Bientôt ma propre célébrité, quoique ce fût encore une célébrité
sur parole, me les fit voir en masse dans les trois salons les plus
aristocratiques, les plus politiques et les plus littéraires de Paris.
Ces salons étaient ceux de la duchesse de Broglie, de madame de
Saint-Aulaire et de madame de Montcalm. Ma réputation naissante me
les ouvrit d'eux-mêmes sans que j'eusse à m'incliner trop bas pour y
entrer.
Madame de Montcalm était la soeur du duc de Richelieu, qui avait
gouverné si sagement les années les plus ingrates de la Restauration;
grand seigneur chargé de réconcilier une dynastie et une nation qui
étaient nécessaires l'une à l'autre, mais qui se regardaient avec
ombrage, l'une craignant des vengeances contre la Révolution, l'autre
des récidives contre les rois.
C'est chez elle que j'approchais de près, dans un cercle intime
resserré et quotidien, les personnages consulaires les plus notables
du temps, qui faisaient alors leur nom et qui l'ont laissé depuis
à l'histoire: M. Molé, qui portait l'élégance et l'atticisme de
sa figure dans la politique; M. Pasquier, esprit le plus facile
et le plus habile aux transitions qui pût glisser avec grâce d'un
gouvernement à l'autre, pourvu que ce fût un gouvernement; Pozzo di
Borgo, esprit grec au service des Russes, dont la belle tête, la
physionomie et la parole transportaient l'imagination à Athènes,
du temps d'Alcibiade; le maréchal Marmont, toujours avec une ombre
de tristesse sur le visage, cherchant à se soulager d'un souvenir
dans la société des femmes et des poëtes; quelquefois le prince de
Talleyrand, homme d'assez d'esprit pour représenter à lui seul trois
siècles.