Le lendemain, nous reprîmes à pied la route de la Vallée aux loups,
et nos postes sur les grands chênes.
La moitié du jour s'écoula dans le même silence et dans la même
déception que la veille. Enfin, au soleil couchant, la porte de la
maisonnette tourna lentement et sans bruit sur ses gonds, un petit
homme en habit noir, à fortes épaules, à jambes grêles, à noble tête,
sortit suivi d'un chat auquel il jetait des pelotes de pain pour le
faire gambader sur l'herbe; l'homme et le chat s'enfoncèrent bientôt
dans l'ombre d'une allée. Les arbustes nous les dérobèrent. Un moment
après, l'habit noir reparut sur le seuil de la maison, et referma la
porte. Nous n'avions eu que cette apparition de l'auteur de _René_;
mais c'était assez pour notre superstition poétique. Nous rentrâmes à
Paris avec un éblouissement de gloire littéraire dans les yeux.
Depuis, j'ai revu peu, mais j'ai revu quelquefois, M. de
Chateaubriand de près dans ses salons de ministre ou d'ambassadeur
à Paris, à Londres, à Rome. Mais le Chateaubriand de la _Vallée aux
loups_ a toujours été pour moi le véritable Chateaubriand. L'un était
un rôle, l'autre était un homme. Je n'aime les acteurs que hors de la
scène. Le costume annule pour moi le personnage; la nature est nue.
Du reste, nous n'avons jamais eu d'attraits l'un pour l'autre. Il
a toujours été cérémonieux, contraint, muet ou affecté avec moi. De
ce Rubens de style je n'ai jamais moi-même estimé très-haut que la
palette. Il n'était pas assez simple de coeur et de génie pour moi.
Il semblait toujours avoir des planches sous les pieds; la nature
pour lui était un théâtre; la mort même, comme on le voit dans ses
Mémoires, ne fut qu'un rideau tiré sur la pièce; mais c'était une
grande sensibilité littéraire, et le plus grand style qu'un homme
puisse avoir en dehors du naturel, le génie des ignorants.