M. de Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur à Berlin; on
disait qu'il allait partir, bien qu'il ne soit jamais parti. On
murmurait qu'il était exilé dans cet honorable exil par la jalousie
de ses ennemis et par l'ingratitude des Bourbons, son texte éternel.
Il avait écrit pour eux une brochure après la victoire; c'était
jusque-là son seul service. Mais le génie grossit tout. On le disait
persécuté; il a toujours aimé ce rôle. Nous prenions alors sa
persécution au sérieux. Avant que cette victime de la restauration
quittât pour jamais sa patrie, nous avions soif de l'apercevoir.
Nous apprîmes qu'il passait les derniers jours de sa résidence en
France dans une espèce de thébaïde de bon goût, qu'on appelait
la _Vallée aux loups_, au milieu des bois d'Aulnay, près de
Fontenay-aux-Roses. Nous résolûmes d'aller y passer autant de jours
qu'il serait nécessaire pour qu'un heureux hasard nous fournît enfin
l'occasion d'entrevoir cette grande figure vivante de notre siècle,
soit quand il sortirait de son ermitage pour venir à Paris, soit
quand il y rentrerait à la fin du jour, soit enfin par-dessus le mur
de son parc, quand il se promènerait dans ses allées avec son ombre
et ses pensées tristes et sombres comme son nom.
C'était au mois de mai ou de juin. Fontenay était éblouissant et
enivrant de ses champs de roses. La Vallée aux loups, tout assombrie
de ses forêts en feuilles, et toute résonnante de ses rossignols,
ressemblait à l'avenue d'un mystère. Sa verte nuit retentissait sous
nos pas; nous n'avions personne pour nous conduire; nous marchions à
la lueur de la gloire qui devait nous désigner d'elle-même la maison
du poëte. Nous ne tardâmes pas à la découvrir.
À gauche du chemin creux que nous suivions sous les chênes, un long
mur blanc, percé d'une petite porte close, enserrait une étroite
gorge en pente, encaissée entre des collines boisées. C'était la
seule clairière de la forêt.
Une maisonnette élégante, semblable à un petit temple des nymphes au
milieu d'un bois de Thessalie, s'élevait devant une pelouse au centre
de la clairière. Il n'en sortait ni serviteur, ni bruit, ni fumée, ni
même l'aboiement d'un chien fidèle, ou ce gloussement de poules au
soleil, signes ordinaires d'une maison habitée.
Nous n'osâmes pas frapper à la petite porte verte. Qu'aurions-nous
dit, quand on nous aurait demandé nos noms? Ils étaient aussi
inconnus que ceux des pèlerins qui essuient leur sueur sur le bord
du chemin de ces saints de la gloire humaine! Nous fîmes le tour des
murs; nous nous accoudâmes en déchirant nos habits sur les tessons
de verre de bouteille pilé qui en garnissaient peu hospitalièrement
la crête; nous grimpâmes sur les arbres de la colline qui dominaient
le jardin. Nous restâmes en vain assis sur ces branches étendues
et cachés dans ces feuillages depuis midi jusqu'au soir; nous ne
vîmes d'autre mouvement dans le parc que celui d'un filet d'eau qui
scintillait en sortant d'un bassin de stuc, et celui de l'ombre
qui tournait et s'allongeait sur les gazons aux pieds des saules
pleureurs.
Nous retournâmes tristes, mais non découragés, à Paris.