XV

M. de Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur à Berlin; on

disait qu'il allait partir, bien qu'il ne soit jamais parti. On

murmurait qu'il était exilé dans cet honorable exil par la jalousie

de ses ennemis et par l'ingratitude des Bourbons, son texte éternel.

Il avait écrit pour eux une brochure après la victoire; c'était

jusque-là son seul service. Mais le génie grossit tout. On le disait

persécuté; il a toujours aimé ce rôle. Nous prenions alors sa

persécution au sérieux. Avant que cette victime de la restauration

quittât pour jamais sa patrie, nous avions soif de l'apercevoir.

Nous apprîmes qu'il passait les derniers jours de sa résidence en

France dans une espèce de thébaïde de bon goût, qu'on appelait

la _Vallée aux loups_, au milieu des bois d'Aulnay, près de

Fontenay-aux-Roses. Nous résolûmes d'aller y passer autant de jours

qu'il serait nécessaire pour qu'un heureux hasard nous fournît enfin

l'occasion d'entrevoir cette grande figure vivante de notre siècle,

soit quand il sortirait de son ermitage pour venir à Paris, soit

quand il y rentrerait à la fin du jour, soit enfin par-dessus le mur

de son parc, quand il se promènerait dans ses allées avec son ombre

et ses pensées tristes et sombres comme son nom.

C'était au mois de mai ou de juin. Fontenay était éblouissant et

enivrant de ses champs de roses. La Vallée aux loups, tout assombrie

de ses forêts en feuilles, et toute résonnante de ses rossignols,

ressemblait à l'avenue d'un mystère. Sa verte nuit retentissait sous

nos pas; nous n'avions personne pour nous conduire; nous marchions à

la lueur de la gloire qui devait nous désigner d'elle-même la maison

du poëte. Nous ne tardâmes pas à la découvrir.

À gauche du chemin creux que nous suivions sous les chênes, un long

mur blanc, percé d'une petite porte close, enserrait une étroite

gorge en pente, encaissée entre des collines boisées. C'était la

seule clairière de la forêt.

Une maisonnette élégante, semblable à un petit temple des nymphes au

milieu d'un bois de Thessalie, s'élevait devant une pelouse au centre

de la clairière. Il n'en sortait ni serviteur, ni bruit, ni fumée, ni

même l'aboiement d'un chien fidèle, ou ce gloussement de poules au

soleil, signes ordinaires d'une maison habitée.

Nous n'osâmes pas frapper à la petite porte verte. Qu'aurions-nous

dit, quand on nous aurait demandé nos noms? Ils étaient aussi

inconnus que ceux des pèlerins qui essuient leur sueur sur le bord

du chemin de ces saints de la gloire humaine! Nous fîmes le tour des

murs; nous nous accoudâmes en déchirant nos habits sur les tessons

de verre de bouteille pilé qui en garnissaient peu hospitalièrement

la crête; nous grimpâmes sur les arbres de la colline qui dominaient

le jardin. Nous restâmes en vain assis sur ces branches étendues

et cachés dans ces feuillages depuis midi jusqu'au soir; nous ne

vîmes d'autre mouvement dans le parc que celui d'un filet d'eau qui

scintillait en sortant d'un bassin de stuc, et celui de l'ombre

qui tournait et s'allongeait sur les gazons aux pieds des saules

pleureurs.

Nous retournâmes tristes, mais non découragés, à Paris.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 110 / 197 题