Nous passions à Paris nos journées ensemble à feuilleter
nonchalamment nos propres imaginations sans nous arrêter à aucune
page. Il m'aidait à penser, je l'aidais à rêver. Il avait comme moi
les grands pressentiments de la vie, il n'en avait pas l'élan. Il
était né fatigué.
C'est avec lui que je satisfis pour la première fois ce sentiment
passionné et enthousiaste de curiosité qui me poussait à contempler
de près les grands hommes. Il n'y en avait qu'un alors auquel nous
donnions ce nom, parce que c'était un grand homme de jeunesse, un
grand séducteur d'imagination, un grand enivreur d'esprit, M. de
Chateaubriand.
Je n'avais encore mis le pied dans aucun salon de Paris; j'étais trop
inconnu, trop étranger dans cette capitale, trop peu entreprenant,
trop timide, trop indépendant, trop fier et trop humble pour chercher
à m'introduire entre deux portes dans un monde où je n'étais pas
né. Le monde pour moi c'étaient les livres, la rue, les théâtres et
quelques amis qui n'avaient comme moi que le ciel et le pavé à eux,
dans leur pays.
Mais si ma situation ne me permettait pas d'approcher, dans un salon,
de ces grands hommes et de ces femmes célèbres dont j'entendais
retentir le nom dans les journaux, je pouvais du moins, et c'était
assez pour moi, en approcher du regard et emporter dans mes yeux
l'image d'une de ces divinités terrestres.