XIII

La restauration des Bourbons m'avait rappelé à Paris. Ces premiers

amis étaient dispersés. J'en avais d'autres: nous nous étions attirés

sans préméditation par ce goût inné des lettres, langue commune entre

nos jeunes esprits.

Ces trois amis, moins intimes que les premiers, dont le souvenir

m'est resté cher et présent, étaient l'un de mes camarades des gardes

du corps, M. de Vaugelas, qui vit aujourd'hui dans le loisir toujours

studieux des champs, à _Die_, dans la belle vallée du Rhône.

L'autre était un jeune homme du Dauphiné aussi, nommé M. Rocher,

qui a été depuis secrétaire du ministère de la justice et membre

de la cour de cassation, et qu'une maladie heureusement guérie a

éloigné passagèrement des grandes affaires. Il avait un goût égal au

mien pour l'éloquence et pour la poésie; il écrivait alors, avant

que j'écrivisse moi-même des vers, un poëme sur l'_Immortalité de

l'âme_, qu'il me récitait dans nos promenades; ce poëme n'a jamais

été imprimé, mais ces vers me sont restés toute la vie dans l'oreille

comme un tintement d'âme sonore et sensible. Cela ressemblait

aux meilleurs vers de M. de Fontanes récités sous les chênes de

Fontainebleau et restés dans la mémoire de Chateaubriand.

Le troisième était un jeune homme de Lyon, compagnon égaré,

puis retrouvé, d'étude, nommé Auguste Bernard. Figure rêveuse,

physionomie plus que belle, car elle était ineffaçable; âme molle

comme l'attitude; caractère qui se pliait à tous ceux de ses amis

comme une étoffe moelleuse à laquelle l'artiste n'a point donné de

forme, mais dont on se drape au gré de la saison; voix musicale

qui résonnait jusqu'au fond de l'âme; imagination poétique que la

langueur des sensations empêchait de produire, mais toujours prête à

rêver mieux que vous vos propres rêves et à ruminer mieux que vous

vos propres vers; un homme-écho enfin, si l'on peut se servir de

cette expression, mais un écho sensible, intelligent, qui ne restait

muet que par paresse, et inerte que par amour du sommeil. On eût dit

que sa nourrice avait mêlé à son lait trop de pavots. C'est le plus

séduisant des hommes que j'aie jamais rencontrés dans ma vie. Il a

inspiré de grandes passions et de longues amitiés. Qu'on le demande

à M. Thiers, dont il fut l'ami après avoir été le mien. Nous l'avons

perdu il y a quelques années; il n'a rien laissé qu'une ou deux

traces dans quelques coeurs. Que laisse-t-on de mieux après avoir

beaucoup agi?

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 108 / 197 题