La restauration des Bourbons m'avait rappelé à Paris. Ces premiers
amis étaient dispersés. J'en avais d'autres: nous nous étions attirés
sans préméditation par ce goût inné des lettres, langue commune entre
nos jeunes esprits.
Ces trois amis, moins intimes que les premiers, dont le souvenir
m'est resté cher et présent, étaient l'un de mes camarades des gardes
du corps, M. de Vaugelas, qui vit aujourd'hui dans le loisir toujours
studieux des champs, à _Die_, dans la belle vallée du Rhône.
L'autre était un jeune homme du Dauphiné aussi, nommé M. Rocher,
qui a été depuis secrétaire du ministère de la justice et membre
de la cour de cassation, et qu'une maladie heureusement guérie a
éloigné passagèrement des grandes affaires. Il avait un goût égal au
mien pour l'éloquence et pour la poésie; il écrivait alors, avant
que j'écrivisse moi-même des vers, un poëme sur l'_Immortalité de
l'âme_, qu'il me récitait dans nos promenades; ce poëme n'a jamais
été imprimé, mais ces vers me sont restés toute la vie dans l'oreille
comme un tintement d'âme sonore et sensible. Cela ressemblait
aux meilleurs vers de M. de Fontanes récités sous les chênes de
Fontainebleau et restés dans la mémoire de Chateaubriand.
Le troisième était un jeune homme de Lyon, compagnon égaré,
puis retrouvé, d'étude, nommé Auguste Bernard. Figure rêveuse,
physionomie plus que belle, car elle était ineffaçable; âme molle
comme l'attitude; caractère qui se pliait à tous ceux de ses amis
comme une étoffe moelleuse à laquelle l'artiste n'a point donné de
forme, mais dont on se drape au gré de la saison; voix musicale
qui résonnait jusqu'au fond de l'âme; imagination poétique que la
langueur des sensations empêchait de produire, mais toujours prête à
rêver mieux que vous vos propres rêves et à ruminer mieux que vous
vos propres vers; un homme-écho enfin, si l'on peut se servir de
cette expression, mais un écho sensible, intelligent, qui ne restait
muet que par paresse, et inerte que par amour du sommeil. On eût dit
que sa nourrice avait mêlé à son lait trop de pavots. C'est le plus
séduisant des hommes que j'aie jamais rencontrés dans ma vie. Il a
inspiré de grandes passions et de longues amitiés. Qu'on le demande
à M. Thiers, dont il fut l'ami après avoir été le mien. Nous l'avons
perdu il y a quelques années; il n'a rien laissé qu'une ou deux
traces dans quelques coeurs. Que laisse-t-on de mieux après avoir
beaucoup agi?