XI

Après nous être écrit tous les hivers d'innombrables lettres et

des volumes de vers sur nos impressions, sur nos lectures, sur nos

philosophies, sur nos rêves d'adolescents, nous nous réunissions tout

l'été et tout l'automne, tantôt au _Grand-Lemps_, dans la sévère

maison de madame de Virieu, semblable en tout à un cloître autour

d'un tombeau, plein de tristesse, de méditation et de silence; tantôt

dans la vallée de Chambéry, dans la petite maison de Bissy, chez une

tante hospitalière de Louis de Vignet; plus habituellement et plus

longuement chez Prosper de Bienassis. Sa mère prêtait avec plus de

complaisance sa maison, ses jardins, ses bois, à toutes nos licences

d'enfants.

Le fond de nos plaisirs était toujours et exclusivement littéraire.

Les livres étaient jour et nuit en société avec nous. Nous avions

dérobé, par la main de son fils, la clef d'une très-riche et

très-libre bibliothèque à madame de Monlevon (c'était le nom de cette

aimable veuve). Cette bibliothèque, fermée depuis la mort de son mari

par prudence, n'avait pas été formée pour des adolescents. Sans être

licencieuse, elle était hasardeuse. Il y avait de tout, depuis les

classiques jusqu'aux Pères de l'Église, et depuis les sermonnaires

jusqu'aux philosophes du dernier siècle et jusqu'aux poëtes fardés,

fades et méphitiques de l'école de _Dorat_ et de _Parny_, qui nous

paraissaient des dieux inconnus découverts sous cette poussière.

Enfermés pendant des soirées entières dans cette chambre haute dont

nous avions soin de retirer la clef, pendant qu'on nous croyait

dans les bois ou dans les plaines, couchés à terre sur le plancher

poudreux, entourés chacun de piles de livres, nous lisions tout

en causant à demi-voix des impressions de ces lectures. Histoire,

poésie, philosophie, romans, théâtres, journaux, libelles: c'était un

véritable pillage de l'esprit humain.

Chacun de nous se choisissait ensuite ses volumes de prédilection

pour les savourer à loisir dans sa chambre pendant la nuit ou dans

les bois pendant le jour. Le livre de Prosper de Bienassis, c'était

J.-J. Rousseau, la déclamation sonore et oratoire; celui de Louis

de Vignet, c'était les _Nuits de Young_, le _Cimetière de campagne_

de Gray, le _Jour des morts_ de Fontanes, la mélancolie; celui

d'Aymon de Virieu, c'était les _Essais_ de Montaigne, le scepticisme

jouissant de son propre doute, le balancement ironique de l'esprit

humain sur l'abîme des sottises humaines, avec le sourire du mépris

pour toute conclusion.

Le mien, à moi, c'était Tacite, la haute politique et la haute morale

dans la haute poésie de l'action et du style. Chacun de nous, à

son insu, trahissait ainsi son caractère dans ses préférences. Nous

n'avons guère changé depuis.

Le reste de l'année, la fréquente correspondance entre nous n'était

guère qu'un commentaire familier de nos innombrables lectures, un

cours de philosophie et de littérature épistolaires entre quatre amis

qui croyaient découvrir chacun de son côté un monde intellectuel

nouveau pour son ignorance.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 106 / 197 题