Après nous être écrit tous les hivers d'innombrables lettres et
des volumes de vers sur nos impressions, sur nos lectures, sur nos
philosophies, sur nos rêves d'adolescents, nous nous réunissions tout
l'été et tout l'automne, tantôt au _Grand-Lemps_, dans la sévère
maison de madame de Virieu, semblable en tout à un cloître autour
d'un tombeau, plein de tristesse, de méditation et de silence; tantôt
dans la vallée de Chambéry, dans la petite maison de Bissy, chez une
tante hospitalière de Louis de Vignet; plus habituellement et plus
longuement chez Prosper de Bienassis. Sa mère prêtait avec plus de
complaisance sa maison, ses jardins, ses bois, à toutes nos licences
d'enfants.
Le fond de nos plaisirs était toujours et exclusivement littéraire.
Les livres étaient jour et nuit en société avec nous. Nous avions
dérobé, par la main de son fils, la clef d'une très-riche et
très-libre bibliothèque à madame de Monlevon (c'était le nom de cette
aimable veuve). Cette bibliothèque, fermée depuis la mort de son mari
par prudence, n'avait pas été formée pour des adolescents. Sans être
licencieuse, elle était hasardeuse. Il y avait de tout, depuis les
classiques jusqu'aux Pères de l'Église, et depuis les sermonnaires
jusqu'aux philosophes du dernier siècle et jusqu'aux poëtes fardés,
fades et méphitiques de l'école de _Dorat_ et de _Parny_, qui nous
paraissaient des dieux inconnus découverts sous cette poussière.
Enfermés pendant des soirées entières dans cette chambre haute dont
nous avions soin de retirer la clef, pendant qu'on nous croyait
dans les bois ou dans les plaines, couchés à terre sur le plancher
poudreux, entourés chacun de piles de livres, nous lisions tout
en causant à demi-voix des impressions de ces lectures. Histoire,
poésie, philosophie, romans, théâtres, journaux, libelles: c'était un
véritable pillage de l'esprit humain.
Chacun de nous se choisissait ensuite ses volumes de prédilection
pour les savourer à loisir dans sa chambre pendant la nuit ou dans
les bois pendant le jour. Le livre de Prosper de Bienassis, c'était
J.-J. Rousseau, la déclamation sonore et oratoire; celui de Louis
de Vignet, c'était les _Nuits de Young_, le _Cimetière de campagne_
de Gray, le _Jour des morts_ de Fontanes, la mélancolie; celui
d'Aymon de Virieu, c'était les _Essais_ de Montaigne, le scepticisme
jouissant de son propre doute, le balancement ironique de l'esprit
humain sur l'abîme des sottises humaines, avec le sourire du mépris
pour toute conclusion.
Le mien, à moi, c'était Tacite, la haute politique et la haute morale
dans la haute poésie de l'action et du style. Chacun de nous, à
son insu, trahissait ainsi son caractère dans ses préférences. Nous
n'avons guère changé depuis.
Le reste de l'année, la fréquente correspondance entre nous n'était
guère qu'un commentaire familier de nos innombrables lectures, un
cours de philosophie et de littérature épistolaires entre quatre amis
qui croyaient découvrir chacun de son côté un monde intellectuel
nouveau pour son ignorance.