IX

Mon père et ma mère s'étaient établis pour quelques mois à Lausanne

pendant la seconde année de leur mariage. Ils habitaient une de ces

charmantes maisons qui descendent d'étage en étage de la colline de

Montbenon jusqu'à la grève du lac. _Gibbon_ en habitait une contiguë.

Les deux jardins se touchaient, séparés seulement par une haie de

jasmin. Ma mère qui commençait à me sevrer de son sein, me faisait

essayer mes premiers pas dans les allées sablées de gravier du lac,

le long du buisson. _Gibbon_, écrivant ou lisant dans une charmille

à l'angle de son propre jardin, admirait et écoutait ces jeux et ces

voix d'une jeune Française et de son enfant. Il regarda par-dessus la

haie et crut reconnaître ma mère, qu'il avait vue avant son mariage,

chez ma grand'mère à Paris au Palais-royal et à Saint-Cloud. Ma

mère le reconnut à l'instant aussi, à sa prodigieuse laideur et à la

bonhomie proverbiale de sa physionomie. Depuis ce jour et pendant un

long été, les deux maisons n'en faisaient qu'une. Mon père, ma mère,

Gibbon, et quelques amis des deux voisins, furent une seule famille.

Soit pour flatter la charmante mère dans son fils, soit par un goût

naturel des hommes d'étude et de solitude pour l'enfance, le grand

historien passait ses heures de soirée à jouer avec moi. Ses genoux,

me disait ma mère, étaient devenus mon berceau.

La fin de l'automne sépara tout; Gibbon repartit pour l'Angleterre,

mon père et ma mère pour la France. Le vieillard pleura en me

remettant pour la dernière fois aux bras de ma mère. Il lui fit

toutes sortes d'heureux présages sur ma destinée, qui n'était encore

écrite que dans mes sourires. Je ne crois pas aux présages, mais je

ne peux jamais m'empêcher de penser que cette aimable paternité du

célèbre écrivain avait jeté une bonne influence d'esprit sur ma vie,

et que c'était à cette bénédiction du grand historien que je devais

peut-être ma prédilection passionnée pour la haute histoire, le seul

poëme véritablement épique des âges de raison.

X

Quoi qu'il en soit, j'étais à peine rentré du collége dans la maison

paternelle, que je cultivais déjà avec mes condisciples les plus

lettrés, devenus mes amis, les affections de coeur et les parentés

d'esprit que nous avions conçues les uns pour les autres pendant nos

années d'étude.

Mes trois amis à peu près également chers étaient alors trois jeunes

adolescents de la plus délicate race d'esprit et de la plus haute

nature d'âme. De ces natures le sort peut faire à son gré des hommes

obscurs ou des hommes célèbres, mais on peut le défier de faire des

hommes ordinaires.

Le premier était Aymon de Virieu, fils unique du célèbre comte

de Virieu, l'orateur de l'Assemblée constituante; son père était

mort dans la dernière sortie du siége de Lyon où il commandait la

cavalerie; sa mère habitait, avec les débris de sa fortune, dans un

village du Dauphiné.

Le second était Louis de Vignet, neveu par sa mère du fameux comte de

Maistre, dont j'aurai bientôt à parler. Il habitait Chambéry, cette

ville la plus pittoresque des Alpes, que l'ombre, les torrents, les

lacs et les noyers font ressembler aux villes des vallées d'Argos

et d'Arcadie. Elle était bien plus célèbre à nos yeux par la petite

maison des Charmettes, cette thébaïde de l'amour et de la jeunesse de

J.-J. Rousseau, que par son titre d'ancienne capitale de la Savoie.

Louis de Vignet avait reçu de la nature une âme de Werther qui

se dévorait elle-même, une imagination ardente et fatiguée avant

d'avoir produit, un dégoût qui venait de l'exquise exigence de son

goût, un talent poétique et un style d'écrivain qui l'auraient égalé

aux plus grands poëtes et aux plus vigoureux prosateurs, mais une

mélancolie âpre et maladive qui flétrissait en lui le fruit de son

génie avant qu'il fût mûr. Son extérieur était beau, mais sombre,

peiné, découragé, _prostré_ comme son âme. C'était la figure d'une

passion; grand, maigre, pâle, creusé de joues, serré de lèvres,

fiévreux d'accent, un feu terne et un peu oblique dans l'oeil,

cherchant toujours la solitude et s'y fuyant bientôt lui-même, puis

fuyant le monde aussitôt qu'il l'avait entrevu. Nous le regardions

comme très-supérieur à nous par l'esprit comme il l'était par l'âge,

et je crois que nous avions raison. C'était celui que j'aimais le

mieux; mais il y avait cependant toujours une certaine amertume dans

ses affections, une certaine demi-ombre sur son âme; c'était un

homme nocturne, si l'on peut parler ainsi; nous étions des hommes de

lumière.

L'autre était Prosper de Bienassis, fils d'une veuve qui n'avait que

cet enfant et qui vivait retirée dans un petit château du Dauphiné,

sur la lisière des grands bois, auprès de la petite ville de

Crémieux. C'était un coeur toujours en flamme que le rêve, l'amour,

la poésie, l'amitié précoce consumaient en bois vert et qui ne devait

laisser, après une longue vie, que des lueurs éteintes et une tiède

cendre. Il a été et il est encore le plus heureux d'entre nous, car

il en reste le plus inconnu.

C'est à lui que j'ai adressé, il y a beaucoup d'années, ces vers où

l'on sent si profondément le regret tardif d'avoir cherché le bruit

ou la gloire:

Ô champs de Bienassis! maison, jardin, prairies,

Treilles qui fléchissaient sous leurs grappes mûries,

Ormes qui sur le seuil étendaient leurs rameaux

Et d'où sortait le soir le choeur des passereaux,

Vergers où de l'été la teinte monotone

Pâlissait jour à jour aux rayons de l'automne,

Où la feuille en tombant sous les pleurs du matin

Dérobait à nos pieds le sentier incertain,

Pas égarés au loin dans les frais paysages,

Heures tièdes du jour coulant sous des ombrages,

Sommeils rafraîchissants goûtés au bord des eaux,

Songes qui descendaient, qui remontaient si beaux,

Pressentiments divins, intimes confidences,

Lectures, rêverie, entretiens, doux silences,

Table riche des dons que l'automne étalait,

Où les fruits du jardin, où le miel et le lait,

Assaisonnés des soins d'une mère attentive,

De leur luxe champêtre enchantaient le convive;

Silencieux réduit où des rayons de bois

Par l'âge vermoulus, et pliant sous le poids,

Nous offraient ces trésors de l'humaine sagesse

Où nos yeux altérés puisaient jusqu'à l'ivresse,

Où la lampe avec nous veillant jusqu'au matin

Nous guidait au hasard comme un phare incertain,

De volume en volume; hélas! croyant encore

Que le livre savait ce que l'auteur ignore,

Et que la vérité, trésor mystérieux,

Pouvait être cherchée ailleurs que dans les cieux!

Scènes de notre enfance, après quinze ans rêvées,

Au plus pur de mon coeur impressions gravées,

Lieux, noms, demeure, et vous, aimables habitants,

Je vous revois encore après un si long temps,

Aussi présents à l'oeil que le sont des rivages

À l'onde dont le cours reflète les images,

Aussi frais, aussi doux, que si jamais les pleurs

N'en avaient de mes yeux altéré les couleurs;

Et vos riants tableaux sont à mon âme aimante

Ce qu'au navigateur battu par la tourmente

Sont les songes dorés qui lui montrent de loin

Le rivage chéri de son bonheur témoin,

L'ondoyante moisson que sa main a semée,

Et du toit paternel le seuil, ou la fumée!

Tu n'as donc pas quitté ce port de ton bonheur;

Ce soleil du matin qui réjouit ton coeur,

Comme un arbre au rocher fixé par sa racine,

Te retrouve toujours sur la même colline;

Nul adieu n'attrista le seuil de ta maison,

Jamais, jamais tes yeux n'ont changé d'horizon,

L'arbre de ton aïeul, l'arbre qui t'a vu naître

N'a jamais reverdi sans ombrager son maître;

Jamais le voyageur en voyant du chemin

Ta demeure fermée aux rayons du matin,

Trouvant l'herbe grandie, ou le sentier plus rude,

N'a demandé, surpris de cette solitude,

Sur quels bords étrangers, dans quels lointains séjours

Le vent de l'inconstance avait poussé tes jours.

Ton verger ne voit pas une main mercenaire

Cueillir ces fruits greffés par ta main tutélaire,

Et ton ruisseau, content de son lit de gazon,

Comme un hôte fidèle à la même maison,

Vient murmurer toujours au seuil de ta demeure,

Et de la même voix t'endort à la même heure!

Ainsi tu vieilliras sans que tes jours pareils

Soient comptés autrement que par leurs doux soleils,

Sans que les souvenirs de ton heureuse histoire

Laissent d'autres sillons gravés dans ta mémoire

Que le cercle inégal des diverses saisons,

Des printemps plus tardifs, de plus riches moissons,

Tes pampres moins chargés, tes ruches plus fécondes

Ou la source sevrant ton jardin de ses ondes,

Sans avoir dissipé des jours trop tôt comptés,

Dans la poudre, ou le bruit, ou l'ombre des cités,

Et sans avoir semé, de distance en distance,

À tous les vents du ciel ta stérile espérance!

Ah! rends grâce à ton sort de ce flot lent et doux

Qui te porte en silence où nous arrivons tous,

Et, comme ton destin si borné dans sa course,

Dans son lit ignoré s'endort près de sa source;

Ne porte point envie à ceux qu'un autre vent

Sur les routes du monde a conduits plus avant,

Même à ces noms frappés d'un peu de renommée!

Du feu qu'elle répand toute âme est consumée;

Notre vie est semblable au fleuve de cristal

Qui sort humble et sans nom de son rocher natal;

Tant qu'au fond du bassin que lui fit la nature,

Il dort, comme au berceau dans un lit sans murmure,

Toutes les fleurs des champs parfument son sentier,

Et l'azur d'un beau ciel y descend tout entier;

Mais, à peine échappés des bras de ses collines,

Ses flots s'épanchent-ils sur les plaines voisines,

Que du limon des eaux dont il enfle son lit

Son onde en grossissant se corrompt et pâlit;

L'ombre qui les couvrait s'écarte de ses rives,

Le rocher nu contient ses vagues fugitives,

Il dédaigne de suivre, en se creusant son cours,

Des vallons paternels les gracieux détours;

Mais, fier de s'engouffrer sous des arches profondes,

Il y reçoit un nom bruyant comme ses ondes.

Il emporte en fuyant à bonds précipités

Les barques, les rumeurs, les fanges des cités;

Chaque ruisseau qui l'enfle est un flot qui l'altère

Jusqu'au terme où, grossi de tant d'onde adultère,

Il va, grand, mais troublé, dépassant un vain nom,

Rouler au sein des mers sa gloire et son limon!

Heureuse au fond des bois la source pauvre et pure!

Heureux le sort caché dans une vie obscure!

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Et plus loin:

Non, tu ris avec moi de l'erreur où nous sommes;

Tu sais de quel linceul le temps couvre les hommes;

Tu sais que tôt ou tard, dans l'ombre de l'oubli,

Siècles, peuples, héros, tout dort enseveli;

Qu'à cette épaisse nuit qui descend d'âge en âge

À peine un nom par siècle obscurément surnage;

Que le reste, éclairé d'un moins haut souvenir,

Disparaît par étage à l'oeil de l'avenir;

Comme, en quittant la rive, un navire à la voile,

À l'heure où de la nuit sort la première étoile,

Voit à ses yeux déçus disparaître d'abord

L'écume du rivage et le sable du port,

Puis les tours de la ville où l'airain se balance,

Puis les phares éteints qu'abaisse la distance,

Puis les premiers coteaux sur la plaine ondoyants,

Puis les monts escarpés sous l'horizon fuyants;

Bientôt il ne voit plus au loin qu'une ou deux cimes,

Dont l'éternel hiver blanchit les pics sublimes,

Refléter au-dessus de cette obscurité

Du jour qui va les fuir la dernière clarté,

Jusqu'à ce qu'abaissés de leur niveau céleste,

Ces sommets décroissants plongent comme le reste,

Et qu'étendue enfin sur la terre et les mers,

L'universelle nuit pèse sur l'univers.

De la gloire et du temps voilà l'image sombre;

Éloigne-toi d'un siècle, et tout rentre dans l'ombre;

Laisse pour fuir l'oubli tant d'insensés courir;

Que sert un jour de plus à ce qui doit mourir?

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Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 105 / 197 题