J'étais né avec un grand attrait naturel pour les facultés
supérieures de l'âme et de l'esprit, et par conséquent avec un grand
goût littéraire, le plus noble exercice de ces facultés: dès le
collége, il y avait de la littérature dans mes amitiés. Aussitôt
que j'entrevis le monde, mes regards y cherchèrent d'abord et avant
tout ce qui, selon moi, en était l'âme, c'est-à-dire les hommes qui
illustraient ou qui cultivaient le génie humain par leurs oeuvres,
ou du moins par leurs goûts intellectuels. Au sortir de mon berceau
et pendant que je suçais encore le lait de ma mère, une circonstance
tout accidentelle semblait m'avoir prédestiné à ce commerce de
prédilection avec les grands esprits de mon siècle. Mon père et ma
mère m'ont trop souvent raconté depuis ce singulier hasard de mon
enfance pour qu'il ne se soit pas gravé dans ma mémoire et pour que
je ne le compte pas au nombre des bonnes fortunes de ma vie.
On sait que le grand écrivain et le grand philosophe anglais Gibbon,
auteur du chef-d'oeuvre historique de son pays et peut-être de
l'Europe, s'était retiré et recueilli pendant dix années à Lausanne,
pour y penser à l'abri de toute distraction son livre. Tout le monde
connaît le sublime et pathétique épilogue, le _Nunc dimittis_ de
l'historien qui a achevé son monument et qui remercie la Providence
d'avoir soutenu son génie jusqu'à sa dernière page. C'est l'_Exegi
monumentum_ d'Horace; c'est l'hymne de l'ouvrier de l'esprit qui
s'assied sur sa tâche à la fin de sa journée et qui attend le soir sa
solde de gloire des mains du temps.