Parmi les noms qui se présentaient à ma mémoire, il y en a pour
lesquels j'avais de l'enthousiasme et de l'attrait, et d'autres pour
lesquels j'éprouvais ou j'éprouve encore une froide indifférence
ou une aversion instinctive; il y en a même qui m'ont outragé
gratuitement et auxquels j'ai remis gratuitement aussi leurs
outrages. Mais il n'y en a aucun pour qui j'éprouve de la haine. Je
puis dire avec vérité qu'on tordrait aujourd'hui mon coeur comme
une éponge sans qu'une goutte de haine ou même de fiel en tombât
sur aucun nom vivant! Je n'en dis pas autant des morts; mais la
haine contre les morts n'est pas de la haine contre les hommes,
c'est la haine de la vérité contre le mensonge, de la justice contre
l'iniquité, de la liberté contre la tyrannie. Une telle haine n'est
pas de la passion, c'est de la justice.
Je parlerai seulement ici des hommes de mon temps que j'ai
personnellement connus et qui me parurent marqués entre tous les
autres d'un signe de haute intelligence, de grandeur d'esprit ou
de supériorité de talent dont se compose l'élite d'un siècle. La
vie est une foule, on la traverse en courant; mais on y connaît
seulement ceux que le mouvement de cette foule a jetés près de vous
et qui bordent votre sentier. Parmi cette forêt de têtes, il y a
peut-être des milliers d'hommes qui sont supérieurs à ce que vous
avez rencontré, mais vous ne les connaissez pas. Vous n'avez aucun
titre pour les nommer. Vous ne pouvez dire de cette foule que ce
que le poëte anglais Gray dit des morts inconnus ensevelis dans son
cimetière de village:
Ici dorment peut-être des héros, des poëtes, des grands hommes
ignorés qui ne connurent jamais leur propre génie, et que le monde ne
connaîtra pas, etc., etc. Mais Dieu les connaît.