V
Il y a peu de jours qu'un de ces dénigreurs acharnés du temps
présent, qui croient constater leur supériorité personnelle par un
superbe mépris de leur siècle, vint passer la soirée au coin de
mon feu. Il avait de l'humeur contre les choses, et il l'épanchait
contre les hommes. Il avait oublié ce mot si sensé et si profond
de M. de Talleyrand, qui résume en une plaisanterie la philosophie
expérimentale d'une longue vie. «Il ne faut jamais se fâcher contre
les choses, car cela ne leur fait jamais rien du tout.»
Le petit cercle d'amis qui causaient à coeur ouvert autour de mes
tisons fit écho par complaisance à ce mécontent de la nature et de
la Providence. À les entendre, le dix-neuvième siècle était la lie
des siècles, l'homme, cette oeuvre éternellement jeune de Dieu, à
chaque génération, se rapetissait dans ses mains. Chaque nom d'homme
politique ou littéraire de ce demi-siècle, en passant sur leurs
lèvres, en sortait aminci et aplati comme une médaille mal dorée de
mauvais aloi, qui sonne le cuivre en tombant à terre.
J'étais attristé. Je protestais seul en moi-même contre cette
dépréciation systématique d'une époque qui m'a paru quelquefois
pauvre en circonstances, mais jamais en hommes.
Que le temps ait été malheureux et que de grandes choses y aient
avorté faute de bonne fortune, je ne le niais pas; mais que la nature
humaine n'y ait pas été très-féconde en grandes intelligences, en
grands talents, en grands caractères, plus féconde peut-être qu'à
aucune autre époque de notre histoire intellectuelle, c'est à quoi je
ne pouvais consentir. Cela me paraissait une ingratitude envers la
nature.
Je me tus cependant, parce que je n'aime pas les grands débats dans
les petites chambres et les harangues au coin du feu. Quand la
pendule sonna minuit, chacun s'en alla satisfait d'avoir ravalé son
époque au niveau des plus abjectes décadences, et fier de fouler un
pavé qui ne portait plus que la boue des siècles.