Nous n'écrivons pas ici l'histoire de France, nous notons seulement
l'influence de la révolution française sur la langue et la
littérature françaises. Nous franchissons le Directoire, qui ne fut
qu'une ère de journalisme et de victoires de nos armées au dehors,
de débats sans éloquence au dedans. La littérature émigrée avait
seule la voix; elle s'essayait à des théories et à des audaces qui
tendaient à ramener plus que la monarchie.
Le Consulat et l'Empire ne furent pas des époques littéraires. Des
bulletins emphatiques, des ordres du jour d'une brièveté soldatesque,
des harangues officielles de M. de Fontanes qui rappelaient les
prosternements d'éloquence de Cicéron courtisan devant César, enfin
quelques poésies de collége, sans âme, sans virilité dans l'accent,
efféminèrent et aplatirent la langue comme le despotisme effémine
les coeurs et aplatit les idées. Toute cette gloire militaire ne
produisit que l'écho du canon qui faisait écrouler d'abord l'Europe,
puis enfin la France elle-même pièce à pièce. Mais dix ans de
combats, de victoires, de désastres promenant les armes et le nom
de dix armées depuis les extrémités de l'Égypte, de l'Italie, de
l'Allemagne, de l'Espagne, jusqu'à Moscou, et ramenant deux fois sur
leurs pas le reflux de l'Europe sur Paris, ne sont pas perdus pour
la langue et pour la littérature d'un peuple. Bonaparte fut le plus
funeste mais le plus grand poëte des temps modernes. Il fit du monde
une tragédie de dix ans. Il y fit jouer à la France le principal
personnage dans tous les excès et dans tous les désastres de sa
gloire. Il n'y avait point d'idée, mais il y avait un mouvement, un
intérêt immenses dans son drame. Homme tout oriental comme son île,
et nullement homme européen de son siècle, tout son rôle semblait
être de déplacer violemment la révolution de son centre, de changer
le courant des idées en courant de conquêtes, et de faire une longue
diversion à la philosophie et à la liberté pour faire oublier à la
France sa mission et à l'Europe sa régénération par la pensée libre.
Il n'a que trop bien accompli ce rôle; il a ajourné l'esprit humain
de trois siècles. Mais quel poëme il a écrit en trophées et en
désastres militaires, de Memphis à Moscou, de Paris à Saint-Hélène,
pour nos descendants! C'est avoir fait quelque chose pour la langue
et pour la littérature d'un peuple que d'avoir fait ce peuple non pas
le poëte, mais le sujet du plus grand drame de l'univers. À ce poëme
gigantesque il ne manquera que la moralité. Mais Alexandre et César
ne cherchaient d'autre moralité que le bruit de leurs pas dans le
monde et dans l'histoire. C'était un homme de leur race; il ne faut
pas lui demander un but; son but, c'était son nom. Qu'il en jouisse,
puisque le monde a plus d'écho que d'intelligence, et confondra
toujours le bruit avec la gloire!--Passons!--ou plutôt mourons, car
il n'y a plus qu'à désespérer des peuples qui n'ont d'estime que pour
ceux qui les ont le plus méprisés!
C'est encore là un dernier funeste service de la Convention. Toutes
les fois que vous donnerez à choisir à une société entre un échafaud
ou un trône, elle choisira le trône; et qui osera s'en étonner?
La chute de l'Empire fut tout à coup une renaissance des lettres, de
l'éloquence, de la poésie, des tribunes, du journalisme. On manquait
d'air dans cette glorieuse caserne. La liberté souffla un nouveau
génie français. Ce ne fut pas seulement la restauration des Bourbons,
cette dynastie lettrée, ce fut la restauration de l'intelligence.