IV

Nous n'écrivons pas ici l'histoire de France, nous notons seulement

l'influence de la révolution française sur la langue et la

littérature françaises. Nous franchissons le Directoire, qui ne fut

qu'une ère de journalisme et de victoires de nos armées au dehors,

de débats sans éloquence au dedans. La littérature émigrée avait

seule la voix; elle s'essayait à des théories et à des audaces qui

tendaient à ramener plus que la monarchie.

Le Consulat et l'Empire ne furent pas des époques littéraires. Des

bulletins emphatiques, des ordres du jour d'une brièveté soldatesque,

des harangues officielles de M. de Fontanes qui rappelaient les

prosternements d'éloquence de Cicéron courtisan devant César, enfin

quelques poésies de collége, sans âme, sans virilité dans l'accent,

efféminèrent et aplatirent la langue comme le despotisme effémine

les coeurs et aplatit les idées. Toute cette gloire militaire ne

produisit que l'écho du canon qui faisait écrouler d'abord l'Europe,

puis enfin la France elle-même pièce à pièce. Mais dix ans de

combats, de victoires, de désastres promenant les armes et le nom

de dix armées depuis les extrémités de l'Égypte, de l'Italie, de

l'Allemagne, de l'Espagne, jusqu'à Moscou, et ramenant deux fois sur

leurs pas le reflux de l'Europe sur Paris, ne sont pas perdus pour

la langue et pour la littérature d'un peuple. Bonaparte fut le plus

funeste mais le plus grand poëte des temps modernes. Il fit du monde

une tragédie de dix ans. Il y fit jouer à la France le principal

personnage dans tous les excès et dans tous les désastres de sa

gloire. Il n'y avait point d'idée, mais il y avait un mouvement, un

intérêt immenses dans son drame. Homme tout oriental comme son île,

et nullement homme européen de son siècle, tout son rôle semblait

être de déplacer violemment la révolution de son centre, de changer

le courant des idées en courant de conquêtes, et de faire une longue

diversion à la philosophie et à la liberté pour faire oublier à la

France sa mission et à l'Europe sa régénération par la pensée libre.

Il n'a que trop bien accompli ce rôle; il a ajourné l'esprit humain

de trois siècles. Mais quel poëme il a écrit en trophées et en

désastres militaires, de Memphis à Moscou, de Paris à Saint-Hélène,

pour nos descendants! C'est avoir fait quelque chose pour la langue

et pour la littérature d'un peuple que d'avoir fait ce peuple non pas

le poëte, mais le sujet du plus grand drame de l'univers. À ce poëme

gigantesque il ne manquera que la moralité. Mais Alexandre et César

ne cherchaient d'autre moralité que le bruit de leurs pas dans le

monde et dans l'histoire. C'était un homme de leur race; il ne faut

pas lui demander un but; son but, c'était son nom. Qu'il en jouisse,

puisque le monde a plus d'écho que d'intelligence, et confondra

toujours le bruit avec la gloire!--Passons!--ou plutôt mourons, car

il n'y a plus qu'à désespérer des peuples qui n'ont d'estime que pour

ceux qui les ont le plus méprisés!

C'est encore là un dernier funeste service de la Convention. Toutes

les fois que vous donnerez à choisir à une société entre un échafaud

ou un trône, elle choisira le trône; et qui osera s'en étonner?

La chute de l'Empire fut tout à coup une renaissance des lettres, de

l'éloquence, de la poésie, des tribunes, du journalisme. On manquait

d'air dans cette glorieuse caserne. La liberté souffla un nouveau

génie français. Ce ne fut pas seulement la restauration des Bourbons,

cette dynastie lettrée, ce fut la restauration de l'intelligence.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 100 / 197 题