III

Cependant une réaction terrible du sentiment civilisé en Europe

contre la France, sa philosophie, sa révolution, ses idées, sa

Terreur, sa langue (et c'est encore ici un des funestes services

de la Convention), se déclarait chez tous les peuples. Un cri de

vengeance contre le terrorisme de la Convention s'élevait de tous

les coeurs. Ceux-là mêmes qui avaient adoré nos idées répudiaient

nos excès et se repentaient à haute voix d'avoir bien espéré de

nos principes. Goethe, Klopstock, Schiller, en Allemagne; Monti,

en Italie; Fox et Pitt, en Angleterre, retournaient leur éloquence

contre nous. Burke surtout écrivait avec le fer rouge de l'invective

contre nos barbaries une série de harangues qui rappelaient les

philippiques d'un nouveau Cicéron contre les bourreaux d'une autre

Rome. La Convention, en quinze mois, avait dépopularisé les deux

siècles de la littérature française. On ne voulait plus ni lire, ni

écrire, ni parler la langue des proscripteurs de leur propre génie.

Un phénomène très-inattendu sauva la littérature et la langue de

cette proscription par le dégoût. Ce phénomène fut l'émigration:

cent mille familles françaises, l'élite littéraire de la nation

par le rang, le nom, l'élégance, les moeurs, le langage, s'étaient

dispersées dans toutes les cours et dans toutes les villes de la

Suisse, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Angleterre, traînant

avec elles la haine qu'elles portaient à la révolution et la pitié

qui s'attache aux proscrits. Ces colonies de nouveaux _Messéniens_,

favoris des cours, hôtes des châteaux, suppliants des villes et

des campagnes, semaient et entretenaient partout cette langue

proscrite dans les bourreaux, amnistiée et aimée dans les victimes.

Ces princes, ces vieillards, ces femmes, ces courtisans, cette

jeune noblesse, ces militaires, ces hommes de lettres, ces poëtes

expatriés, ces jeunes filles qui croissaient en âge et en grâce

dans l'exil, pénétraient dans toutes les familles, y payaient

l'hospitalité en enseignant la langue et les lettres de leur patrie

aux enfants de leurs hôtes, racontaient leurs malheurs, intéressaient

à leur ruine et naturalisaient en Europe une France errante et

fugitive qui devenait plus chère par les asiles qu'on lui prodiguait.

Cette émigration fut pour la littérature de la France quelque chose

comme la captivité de Babylone qui sema le dieu, le livre et la

langue des Hébreux jusqu'aux extrémités de l'Asie.

Cette émigration traînait après elle ses orateurs de l'Assemblée

constituante échappés en petit nombre à la mort, ses poëtes, ses

publicistes, ses pamphlétaires, ses écrivains, ses journalistes

expatriés. Ce fut le moment où se forma entre ces écrivains

antirévolutionnaires de l'Europe cette littérature de réaction

contre la philosophie française qui entraîna l'esprit humain tout

entier dans son contre-courant d'idées et de principes, et qui dure

malheureusement encore (autre service funeste de la Convention, qui,

comme Carthage, avait rallié des ennemis à la littérature française

dans tout l'univers).

Cette littérature émigrée couvait de grands talents connus ou

inconnus dans son sein. On y comptait Delille, poëte aujourd'hui trop

ravalé, mais qui fut en réalité l'_Ovide_ de la France. Comme Ovide,

il écrivait alors ses _Tristes_ dans le poëme de _la Pitié_. Ses vers

étaient la complainte redite partout de l'émigration. On y comptait

Chateaubriand, encore invisible, mais qui mûrissait son génie dans un

grenier de Londres; M. de Talleyrand, puissance d'esprit qui laissait

passer l'orage en Amérique pour revenir au premier vent maniable

dans sa patrie; le comte de Maistre alors en Russie, qui se posait,

dans ses _Considérations sur la Révolution française_, en confident

intime de la Providence, et qui prophétisait à coup sûr la ruine à

une Convention qui s'entretuait; Mme de Staël, à Coppet; Mallet du

Pan, écrivain de combat, à Bâle; Rivarol, épigrammatiste éblouissant,

à Hambourg; M. de Fontanes, à Genève; M. de Bonald, gentilhomme

philosophe du Rouergue, menant à pied ses petits-enfants par la main

sur les grandes routes de la Hollande, et méditant sa _Législation

primitive_, théocratie biblique et absolue inventée en haine et en

vengeance de notre terrorisme. Bientôt cette littérature, cette

poésie et cette philosophie émigrées s'allièrent par la sympathie du

malheur avec tout ce qui avait survécu des lettres en France. Cette

littérature prépara par ses doctrines l'avénement d'un Machabée ou

d'un Cromwel, s'il y en avait un dans les armées de la France.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 99 / 197 题