Les politiques acerbes de 1848 nous reprochent d'avoir désarmé la
démocratie et aboli la peine de mort politique, de peur que le
peuple ne fût tenté d'imiter un jour les sévices sanguinaires de
la Convention, dont nous voulions à jamais séparer la nouvelle
république par un abîme de magnanimité. Nous avons, disent-ils,
énervé ainsi la démocratie, nous avons fait répudier au peuple sa
seule force, la terreur; nous avons rassuré et encouragé d'avance par
l'impunité les réactions de ses ennemis. Ah! nous acceptons fièrement
le reproche, et nous en appelons au temps pour prononcer entre nos
accusateurs et nous! Si jamais l'heure de la démocratie sonne pour
la nation (et quelle heure ne revient pas sur ce cadran mobile d'une
nation, où les heures ne sont que des minutes?), on verra combien
les souvenirs néfastes de la Convention portent d'ombres sanglantes
après soixante ans sur l'imagination de la nation et sur le nom de
république; on verra combien la moindre ressemblance tragique avec
la Convention ferait fuir à l'instant cette nation jusque sous le
sabre par peur de la hache! On verra combien il faudra de républiques
magnanimes, désarmées, innocentes, victimes même de leur innocence,
pour apprivoiser ce peuple avec la liberté qui eut le malheur de
s'appeler une fois la terreur!
Nous ajournons sans hésitation et sans crainte ceux qui nous
reprochent notre innocence aux épreuves et au jugement des
démocraties à venir. Si c'était à refaire, nous le referions mille
fois. Le plus grand danger pour la république n'est pas dans
l'institution, il est dans son nom; et la peur que ce nom inspirait
avant 1848, elle la doit tout entière à la Convention. On épouvante
le monde avec la peur, mais on ne le gouverne qu'avec la justice et
la magnanimité!