XXIV

Les politiques acerbes de 1848 nous reprochent d'avoir désarmé la

démocratie et aboli la peine de mort politique, de peur que le

peuple ne fût tenté d'imiter un jour les sévices sanguinaires de

la Convention, dont nous voulions à jamais séparer la nouvelle

république par un abîme de magnanimité. Nous avons, disent-ils,

énervé ainsi la démocratie, nous avons fait répudier au peuple sa

seule force, la terreur; nous avons rassuré et encouragé d'avance par

l'impunité les réactions de ses ennemis. Ah! nous acceptons fièrement

le reproche, et nous en appelons au temps pour prononcer entre nos

accusateurs et nous! Si jamais l'heure de la démocratie sonne pour

la nation (et quelle heure ne revient pas sur ce cadran mobile d'une

nation, où les heures ne sont que des minutes?), on verra combien

les souvenirs néfastes de la Convention portent d'ombres sanglantes

après soixante ans sur l'imagination de la nation et sur le nom de

république; on verra combien la moindre ressemblance tragique avec

la Convention ferait fuir à l'instant cette nation jusque sous le

sabre par peur de la hache! On verra combien il faudra de républiques

magnanimes, désarmées, innocentes, victimes même de leur innocence,

pour apprivoiser ce peuple avec la liberté qui eut le malheur de

s'appeler une fois la terreur!

Nous ajournons sans hésitation et sans crainte ceux qui nous

reprochent notre innocence aux épreuves et au jugement des

démocraties à venir. Si c'était à refaire, nous le referions mille

fois. Le plus grand danger pour la république n'est pas dans

l'institution, il est dans son nom; et la peur que ce nom inspirait

avant 1848, elle la doit tout entière à la Convention. On épouvante

le monde avec la peur, mais on ne le gouverne qu'avec la justice et

la magnanimité!

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 93 / 197 题