Quand l'Europe, d'abord si passionnée sous l'Assemblée Constituante
pour notre philosophie, notre littérature, notre langue, notre
révolution, vit la France, saisie tout à coup comme d'une démence
d'Oreste, immoler son roi innocent, sa reine étrangère, ses orateurs,
ses philosophes, ses poëtes, ses femmes, ses enfants, ses vieillards,
et jusqu'à ces jeunes vierges traînées en groupe à l'échafaud,
comme pour composer à la mort des bouquets de cadavres, l'Europe
détourna la tête, elle retira son intérêt à une cause si belle mais
si honteusement profanée; elle crut à une démence de la nation; elle
la prit en pitié, puis en terreur, puis en horreur. Elle répudia
du coeur la langue, les idées, la littérature d'un peuple dont le
gouvernement avait pour premier ministre le bourreau.
Mais cependant cette tragédie même avait par sa nature pathétique,
pour le coeur humain, l'intérêt palpitant et passionné qui
attache l'âme aux combats du cirque, aux grands crimes, comme aux
grandes vertus sur la scène où les peuples jouent les drames de
Dieu. La France était la tragédienne en action du monde moderne:
on frémissait, mais on ne pouvait pas s'empêcher de regarder.
Elle se gravait par ses convulsions comme par ses exploits dans
l'imagination fascinée de l'Europe. Il y a de la fascination dans
les calamités même du peuple, quand ces calamités dépassent les
proportions ordinaires du crime et s'élèvent jusqu'à l'impossible du
forfait. Les proscriptions de Rome sous les Marius et sous les Sylla
sont atroces, mais ces proscriptions mêmes font partie de l'histoire
de Rome et défient la mémoire d'oublier le nom de cette tragédienne
du vieux monde. Il en fut ainsi de la France sous la Convention;
elle donna quinze mois le frisson de l'horreur à l'Europe, et défia
l'imagination de l'Europe de se détacher du spectacle de sang qu'elle
donnait aux nations.