Deux hommes seuls conservèrent jusqu'à la mort, dans cet abattoir
d'hommes, des accents d'éloquence tragique et même littéraire à
la proportion de ces terribles scènes, _Danton_ et _Vergniaud_.
Danton, le seul homme d'État de la Convention s'il n'avait pas à
jamais souillé son génie en le laissant tremper dans les massacres
de septembre et dans l'institution du tribunal révolutionnaire, dont
il aiguisa pour sa propre tête le couteau; mais grand du moins par
son remords, grand par ses roulements de foudre humaine et par ses
éclairs d'inspiration patriotique, grand même par ses frustes excès
de style, qui rappelaient en lui le Michel-Ange du peuple ébréchant
le marbre, mais creusant à grands coups d'images la physionomie.
Le second est Vergniaud.
Vergniaud, le plus sublime lyrique d'éloquence qui ait jamais
prophétisé sa propre mort et la mort de ses ennemis sur une tribune
les pieds dans le sang; orateur pathétique de la pitié, de la
justice, de la modération, des remords, de la supplication à un
peuple charmé mais sourd, chant du cygne de la littérature et de
l'éloquence françaises expirantes, fait pour parler en présence de la
mort, et à qui on ne peut supposer une autre tribune que l'échafaud.
L'Europe écoutait encore avec un frisson de ravissement, _morituri te
salutant_!
Ces deux hommes morts, on n'entendit et on n'écouta plus rien.
Quelques mots sublimes d'ironie et brefs de temps en temps, comme
celui de _Lanjuinais_ au boucher Legendre: «Avant de m'immoler, fais
décréter que je suis un boeuf!» ou l'apostrophe antique du même
orateur à l'assemblée meurtrière, qui le couvrait d'outrages avant
de le frapper: «Quand les anciens avaient choisi une victime pour le
sacrifice, ils l'ornaient de bandelettes et la couronnaient de fleurs
avant de la frapper; et vous, pires que ces sacrificateurs, vous
couvrez d'insultes et vous traînez dans la boue vos victimes! etc.»