Quoi qu'il en soit, cette révolution, pour laquelle la France
depuis deux siècles semblait avoir façonné sa langue claire, forte,
polémique, oratoire, se concentra tout à coup avec toutes ses idées
et ses nobles passions intellectuelles dans l'Assemblée Constituante,
assemblée la plus littéraire qui ait jamais existé, véritable concile
oecuménique de la raison humaine en ce moment.
Le clergé dans ses chaires, la noblesse dans ses états provinciaux,
le parlement dans ses sessions, la bourgeoisie dans ses bureaux, la
littérature dans ses académies, lui avaient préparé les élus de
l'esprit du siècle. Tous ces grands talents s'élurent pour ainsi dire
d'acclamation. Les hommes étaient dignes du rôle, la cause digne des
hommes.
Ce jour-là toute littérature cessa et devint philosophie, législation
et politique. L'Europe fit silence pour écouter ces représentants
d'un siècle nouveau à qui des événements inattendus venaient de
donner la parole, non pour la France, répétons-le bien, mais pour
l'esprit humain.
Le génie littéraire et oratoire de la France répondit à l'attente du
monde. L'Assemblée Constituante fut une sorte de _Sinaï_ des peuples;
Mirabeau en fut la voix; l'univers entier en fut l'auditoire. Notre
langue porta notre philosophie politique d'oreille en oreille et de
bouche en bouche dans toute l'Europe. Chaque vérité proclamée ou
décrétée devenait un morceau de notre langue. Le décalogue de la
raison moderne et de la liberté fut écrit en français: la langue
ainsi devint monumentale en même temps qu'elle devint véhicule
d'éloquence, de législation et de philosophie chez tous les
peuples. Elle prit dans les discours de l'Assemblée Constituante
une élévation, une solennité, une autorité, un accent qui dépasse
tout ce que nous connaissons des discussions antiques d'Athènes et
de Rome. Démosthène et Cicéron ne parlaient que pour eux, de leurs
affaires ou de leur nation: nous parlions pour l'humanité tout
entière; notre affaire était l'affaire de la raison générale, la
cause de l'homme et de l'esprit humain. L'éloquence raisonnée ne va
pas plus haut. Le monde s'était fait tout écho pour l'entendre. Ce
fut le point culminant de notre littérature. Le Verbe s'était fait
peuple, pour nous servir d'une expression sacrée, et ce peuple était
la France.