Si la révolution, comme on le dit, avait eu pour cause principale
et pour but légitime un intérêt purement français, comment
s'expliquerait cet intérêt passionné, et pour ainsi dire personnel,
qu'elle inspirait dans ses premiers symptômes à l'Europe entière
et même jusqu'à Constantinople, et jusqu'aux Indes orientales? Il
nous importerait peu à nous aujourd'hui que la Russie modifiât les
conditions civiles entre sa noblesse, sa bourgeoisie, ses serfs; que
l'Angleterre rétrécît ou relâchât ses liens civils avec l'Irlande,
les Indes et ses colonies; que l'Autriche modifiât ses rapports
intérieurs avec les États fédératifs de Hongrie ou de Bohême;
que la Suisse ou les États-Unis introduisissent plus ou moins
l'aristocratie helvétique ou de démocratie américaine dans leurs
républiques. Qu'importait donc à l'Europe que la cour, le clergé,
les parlements, la noblesse, le peuple se donnassent en France telle
ou telle égalité, ou telle ou telle supériorité réciproque, qui ne
touchait en rien aux intérêts personnels ou matériels des différents
États du continent? Les petits intérêts, purement locaux, matériels
ou nationaux, n'auraient pas passé les frontières de France. Les
intérêts ne les passent pas, mais l'esprit passe par-dessus les
fleuves et les montagnes. L'esprit de la révolution française les
avait franchis dans nos livres avant que la révolution elle-même
soupçonnât en France, ce qu'elle portait de rénovation d'idées dans
sa langue et dans sa main. Je ne voudrais d'autre preuve de cette
_immatérialité_ de la révolution française au commencement, que ceci:
c'est que le jour où cette révolution donna son premier signe de vie
en France, elle ne fut plus française, elle fut européenne et même
universelle; c'est que l'Europe tout entière, attentive, haletante,
passionnée, ne fut plus en Europe, mais à Paris; c'est que chaque
grand esprit de chaque nation étrangère, Fox, Burke, Pitt lui-même en
Angleterre; Klopstok, Schiller, Goëthe en Allemagne; Monti, Alfieri
en Italie, la saluèrent dans leurs discours, dans leurs poëmes ou
dans leurs hymnes, comme l'aurore non d'un jour français, mais
d'un jour nouveau et universel, qui allait se lever sur le monde
et dissiper les ténèbres épaissies depuis des siècles de barbarie
sur l'esprit humain? Est-ce que ces écrivains, ces orateurs, ces
philosophes, ces poëtes, étrangers à nos petits débats de cour, de
noblesse et de clergé, de parlement et de bourgeoisie ou de peuple,
auraient été saisis sur leurs tribunes ou sur leurs trépieds de cet
enthousiasme véritablement européen et fatidique, pour quelques
misérables réformes d'abus fiscaux ou administratifs en France?
Non, mais ils furent saisis tout entiers du vertige universel de
l'espérance d'une ère nouvelle, dont le crépuscule apparaissait tout
à coup sur l'horizon de la France.
D'ailleurs, nous n'aimons pas qu'on donne de si petites causes aux
grands effets: c'est toujours une erreur, quand ce n'est pas un
paradoxe. Quand vous voyez une haute marée assiéger les falaises et
surmonter les digues de l'Océan aux équinoxes d'automne, soyez sûrs
que ce n'est pas la main d'un enfant qui a fait rouler un caillou
de l'autre côté de l'Atlantique dans le bassin des mers, mais que
c'est un grand vent ou un grand astre qui pèsent de tout leur poids
invisible sur l'élément dont vous voyez les convulsions sans les
comprendre.
La meilleure preuve que la révolution était une explosion d'idée
bien plus qu'une réforme administrative, fiscale, ou politique,
c'est que la révolution alors ne songeait pas même à répudier la
dynastie ou la monarchie. Le rouage politique lui était parfaitement
indifférent, il lui était même précieux comme une habitude des
peuples, pourvu qu'il n'empêchât pas le mécanisme de sonner les
heures de la rénovation des idées par la liberté de l'esprit.