Ne remontons pas, en risquant de nous égarer, plus haut qu'un siècle
dans la recherche des causes de la révolution. Les uns la trouvent
dans la réforme protestante, les autres dans la destruction de la
grande féodalité par Richelieu, ceux-ci dans les parlements, ceux-là
dans la bourgeoisie. Admettons toutes ces causes secondaires, sans
trop y croire.
La réforme protestante, selon nous, ne fut qu'un mouvement intestin
du moyen âge contre lui-même, mouvement qui ne portait en soi qu'une
révolte, mais point de lumière et peu de liberté.
L'esprit des parlements n'est à nos yeux qu'un esprit de corps qui
bornait son indépendance à lui-même.
L'extinction de la grande féodalité par les rois ne fut qu'une
concentration ambitieuse et sanglante de la monarchie contre des
vassaux trop puissants pour la couronne.
La bourgeoisie ne fut qu'une croissance naturelle qui donne une
tête aux peuples quand le corps est formé; elle portait en elle
le travail, l'aisance, le commerce, les industries, toutes choses
matérielles; elle ne portait pas encore la pensée.
Or, la révolution était une pensée.
Quelle était cette pensée? On la voit croître d'écrivain en
écrivain, de livre en livre avec la littérature jusque dans
l'antichambre du plus antirévolutionnaire des rois, Louis XIV. Cette
pensée, c'est la révision pièce à pièce de toutes les institutions du
moyen âge et la reconstruction de l'esprit humain sur un plan neuf et
raisonné. Sous le moyen âge, la raison générale était ecclésiastique;
elle voulait devenir laïque, elle tendait, pour employer le mot des
juristes, à la _grande sécularisation de l'esprit humain_.
Elle voulait agir sur la pensée humaine plus encore que sur les
institutions civiles de la France. Ce n'était pas le Français qui
était son principal objet, c'était l'homme.
Aussi nous paraît-il tout à fait erroné de rechercher aujourd'hui les
causes de cette révolution dans tel ou tel abus ou dans tel ou tel
vice de constitution, d'administration, de répartition d'impôt, de
luxe de cour, de mesquines jalousies entre un clergé, une noblesse,
des parlements, une bourgeoisie, un peuple demandant à la monarchie
quelques réformes administratives ou quelques satisfactions de
vanités réciproques au moyen desquelles tout ce grand mouvement
des esprits et des âmes se serait apaisé comme une mauvaise humeur
d'enfant qui brise un de ses hochets pour qu'on lui en donne un
autre!...
Sans doute il fallait bien, pour coïntéresser le peuple et toutes
les classes supérieures au peuple, à ce mouvement intestin, que le
temps et les vices du gouvernement se prêtassent à ce besoin de
réformes purement matérielles qui furent l'occasion et non la cause
de la révolution; les appétits matériels sont la solde des masses,
qui servent les grandes pensées sans les comprendre, et qui, selon
l'expression de Mirabeau, échangeraient leur liberté pour un morceau
de pain.
Sans doute il fallait bien que le fanatisme de quelque bénéfice
immédiat matériel et palpable enflammât d'un égoïste enthousiasme
chacune des classes, même privilégiées, qui allaient conspirer leur
propre ruine en croyant conspirer leur propre avantage; que le clergé
inférieur s'ameutât contre l'opulence et la tyrannie de ses pontifes;
que la noblesse militaire des provinces s'indignât contre les
favoris de la cour; que les favoris de cour se soulevassent contre
l'arbitraire du favoritisme royal; que le parlement se constituât
en espérance corps représentatif souverain, rival de la royauté; que
la bourgeoisie se révoltât contre ces prétentions ambitieuses des
parlements, et le peuple enfin des campagnes contre l'orgueil des
ennoblis et des bourgeois. C'est de la masse et du concours de toutes
ces mesquines satisfactions matérielles que devait se recruter, pour
l'action politique simultanée et collective, cette grande force
motrice, capable de remuer jusque dans ses fondements le moyen âge
et de faire place à l'âge intellectuel. Les instruments étaient
des hommes, il leur fallait en perspective un salaire humain; mais
la révolution n'était rien de tout cela; elle n'était pas corps,
elle était idée; elle n'était pas intérêt, elle était dévouement;
elle n'était pas civile, elle était morale. Vous auriez donné, par
toutes ces petites réformes, satisfaction à chacun de ces misérables
intérêts purement civils ou administratifs de la France, que vous
n'auriez pas apaisé la commotion de l'esprit moderne, auquel la
littérature et la philosophie françaises avaient mis le feu. Il
s'agissait bien de la France! La bouche du volcan s'était ouverte
en France, mais la lueur se réverbérait sur l'Europe, et la lave
coulait sur tout l'univers.