XIV

Ne remontons pas, en risquant de nous égarer, plus haut qu'un siècle

dans la recherche des causes de la révolution. Les uns la trouvent

dans la réforme protestante, les autres dans la destruction de la

grande féodalité par Richelieu, ceux-ci dans les parlements, ceux-là

dans la bourgeoisie. Admettons toutes ces causes secondaires, sans

trop y croire.

La réforme protestante, selon nous, ne fut qu'un mouvement intestin

du moyen âge contre lui-même, mouvement qui ne portait en soi qu'une

révolte, mais point de lumière et peu de liberté.

L'esprit des parlements n'est à nos yeux qu'un esprit de corps qui

bornait son indépendance à lui-même.

L'extinction de la grande féodalité par les rois ne fut qu'une

concentration ambitieuse et sanglante de la monarchie contre des

vassaux trop puissants pour la couronne.

La bourgeoisie ne fut qu'une croissance naturelle qui donne une

tête aux peuples quand le corps est formé; elle portait en elle

le travail, l'aisance, le commerce, les industries, toutes choses

matérielles; elle ne portait pas encore la pensée.

Or, la révolution était une pensée.

Quelle était cette pensée? On la voit croître d'écrivain en

écrivain, de livre en livre avec la littérature jusque dans

l'antichambre du plus antirévolutionnaire des rois, Louis XIV. Cette

pensée, c'est la révision pièce à pièce de toutes les institutions du

moyen âge et la reconstruction de l'esprit humain sur un plan neuf et

raisonné. Sous le moyen âge, la raison générale était ecclésiastique;

elle voulait devenir laïque, elle tendait, pour employer le mot des

juristes, à la _grande sécularisation de l'esprit humain_.

Elle voulait agir sur la pensée humaine plus encore que sur les

institutions civiles de la France. Ce n'était pas le Français qui

était son principal objet, c'était l'homme.

Aussi nous paraît-il tout à fait erroné de rechercher aujourd'hui les

causes de cette révolution dans tel ou tel abus ou dans tel ou tel

vice de constitution, d'administration, de répartition d'impôt, de

luxe de cour, de mesquines jalousies entre un clergé, une noblesse,

des parlements, une bourgeoisie, un peuple demandant à la monarchie

quelques réformes administratives ou quelques satisfactions de

vanités réciproques au moyen desquelles tout ce grand mouvement

des esprits et des âmes se serait apaisé comme une mauvaise humeur

d'enfant qui brise un de ses hochets pour qu'on lui en donne un

autre!...

Sans doute il fallait bien, pour coïntéresser le peuple et toutes

les classes supérieures au peuple, à ce mouvement intestin, que le

temps et les vices du gouvernement se prêtassent à ce besoin de

réformes purement matérielles qui furent l'occasion et non la cause

de la révolution; les appétits matériels sont la solde des masses,

qui servent les grandes pensées sans les comprendre, et qui, selon

l'expression de Mirabeau, échangeraient leur liberté pour un morceau

de pain.

Sans doute il fallait bien que le fanatisme de quelque bénéfice

immédiat matériel et palpable enflammât d'un égoïste enthousiasme

chacune des classes, même privilégiées, qui allaient conspirer leur

propre ruine en croyant conspirer leur propre avantage; que le clergé

inférieur s'ameutât contre l'opulence et la tyrannie de ses pontifes;

que la noblesse militaire des provinces s'indignât contre les

favoris de la cour; que les favoris de cour se soulevassent contre

l'arbitraire du favoritisme royal; que le parlement se constituât

en espérance corps représentatif souverain, rival de la royauté; que

la bourgeoisie se révoltât contre ces prétentions ambitieuses des

parlements, et le peuple enfin des campagnes contre l'orgueil des

ennoblis et des bourgeois. C'est de la masse et du concours de toutes

ces mesquines satisfactions matérielles que devait se recruter, pour

l'action politique simultanée et collective, cette grande force

motrice, capable de remuer jusque dans ses fondements le moyen âge

et de faire place à l'âge intellectuel. Les instruments étaient

des hommes, il leur fallait en perspective un salaire humain; mais

la révolution n'était rien de tout cela; elle n'était pas corps,

elle était idée; elle n'était pas intérêt, elle était dévouement;

elle n'était pas civile, elle était morale. Vous auriez donné, par

toutes ces petites réformes, satisfaction à chacun de ces misérables

intérêts purement civils ou administratifs de la France, que vous

n'auriez pas apaisé la commotion de l'esprit moderne, auquel la

littérature et la philosophie françaises avaient mis le feu. Il

s'agissait bien de la France! La bouche du volcan s'était ouverte

en France, mais la lueur se réverbérait sur l'Europe, et la lave

coulait sur tout l'univers.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 83 / 197 题