Mais un événement plus grand que tous ceux qui avaient influé,
depuis l'origine de la nation, sur sa langue, allait faire faire à
la littérature française une explosion dans le monde, comparable à
l'explosion de la langue grecque quand elle répandit les premières
rumeurs du christianisme de Constantinople sur toutes les côtes
de l'Asie et de l'Afrique: cet événement, c'était la révolution
française, littérature d'abord, philosophie après, politique ensuite,
écroulement et conquête tour à tour, retentissement immense et
universel; le plus grand bruit des temps européens!
Nous ne savons pas pourquoi, ou plutôt nous le savons trop, on
s'étudie depuis quelque temps à rapetisser les causes de cette
révolution; c'est sans doute pour en rapetisser la portée. Certes,
personne plus que nous, quoi qu'on en ait dit, n'a moins confondu
dans la révolution française l'erreur et la vérité, l'excès et la
mesure, la justice et l'iniquité, l'héroïsme et le terrorisme;
personne n'a fait un plus sévère triage du sang et des vérités,
des victimes et des bourreaux; mais personne aussi ne s'est moins
dissimulé la puissance de l'impulsion et la grandeur du but que
l'idée française (puisqu'on l'appelle ainsi) portait en elle en
commençant, en poursuivant, hélas! et en n'achevant pas cette
généreuse tentative de rénovation du monde intellectuel, moral et
politique.
Un écrivain grave, dont nous avons signalé un des premiers la
pénétration et la puissance d'analyse dans les autopsies des nations,
M. de Tocqueville, vient de retomber, ce me semble, dans cette
erreur de point de vue, en écrivant hier son beau livre sur l'ancien
régime et la révolution. Il donne trop à entendre que la révolution
française n'était point une révolution morale, intellectuelle, mais
un simple redressement d'abus, redressement d'abus entraîné hors de
sa voie et au delà de son but par une force d'impulsion égarée et par
les passions soulevées en chemin dans le tumulte d'une réforme.
Il nous est difficile de comprendre comment un esprit d'un si grand
sang-froid, et comment un coup d'oeil d'une si habituelle justesse
ont semblé méconnaître à cet égard le caractère, les causes, la
portée du plus vaste événement de l'histoire moderne.
Non, la révolution française n'est point un accident; c'est la
méconnaître et la rétrécir, que d'appeler hasard ou malheur ce
qui fut réflexion et volonté en elle. Sa cause ne fut point dans
des hasards; elle fut dans une pensée: cette pensée, rapide et
universelle comme tous les mouvements intellectuels de ce pays où
la main est si près de la tête, s'était développée d'abord dans
sa littérature. Ce pays est si intellectuel, que ses écrivains le
gouvernent plus véritablement que ses ministres. Ses rois donnent
leurs noms aux monnaies, mais ce sont ses écrivains qui donnent
leur esprit aux règnes. Il y a une république dans cette monarchie;
c'est la république de la pensée. La France bien considérée est
le gouvernement des lettres. Voilà pourquoi il ne faut jamais y
désespérer de la liberté. Les baïonnettes elles-mêmes, comme on l'a
dit, sont intelligentes; les armes y obéissent à leur insu à la tête
plutôt qu'à la main.