Ainsi la philosophie, ce résumé des littératures et ce suc des
langues, disséminait la langue française dans tout l'univers lettré.
Cette langue était acceptée partout comme celle de ce qu'on appelait
l'idée; elle l'était également comme la langue de la diplomatie à
cause de sa clarté qui se refuse à l'amphibologie et à l'équivoque.
L'Europe faisait ses traités et ses affaires en français, comme
autrefois elle les avait faits en latin. Le français était devenu
une monnaie courante et une médaille monumentale qui avait, d'un
consentement commun, cours dans tout l'univers. Le véhicule des idées
générales était créé et il s'appelait la littérature française.
En peut-on douter quand on lit la correspondance de l'impératrice
Catherine II de Russie avec Voltaire, Diderot, d'Alembert? quand
on voit le vaste empire de Moscovie abandonner sa filiation
littéraire slave et grecque, et adopter le français pour sa langue
aristocratique, en laissant au vulgaire sa langue russe plus riche et
plus harmonieuse cependant? En peut-on douter, surtout quand on voit
le grand Frédéric, ce Denys héroïque et pédantesque de la Prusse,
rougir de sa belle langue natale, écrire, parler, rimer, causer,
correspondre en français avec l'Aristote de la France, et n'employer
l'allemand qu'avec ses casernes?