Ce n'était pas impunément que Voltaire, Rousseau, Buffon, et les
disciples éminents de ces différentes écoles et de ces différents
styles, répandaient en Europe la connaissance, le goût et la passion
même de notre langue; cette littérature et cette langue contenaient
l'idée moderne, l'idée française.
On s'est beaucoup récrié sur la signification un peu emphatique et
très-ambitieuse de ce mot si souvent et si étrangement interprété
depuis en faveur de tous les systèmes d'idées plus ou moins
aventurés, plus ou moins solides qui se sont disputé l'esprit
humain; on a eu raison. L'idée, considérée dans sa grande acception
humaine, n'est ni française, ni anglaise, ni nationale, ni locale;
le monde pense et produit partout; chaque nation civilisée et
littéraire apporte son contingent à ce qu'on appelle l'idée.
Pourquoi l'a-t-on appelée l'idée moderne? Parce qu'elle date de la
renaissance de la philosophie et des littératures laïques en Europe
à la fin du moyen âge, dont le siècle de Louis XIV fut à la fois
l'apogée et la clôture. Pourquoi l'a-t-on appelée l'idée française?
Parce que la France, en vertu de son activité impatiente et de son
ardeur naturelle, fut la première à en tenter la propagation et
l'application dans ses livres et dans ses institutions.
Or, qu'est-ce en effet que l'idée, l'idée moderne, l'idée française?
C'est tout simplement la raison humaine développée par le temps,
par l'étude, par l'examen, par la lecture, par la science, par
l'histoire, par la réflexion, par la liberté de penser; la raison
discutée se substituant en toutes choses à l'idée imposée, et ne
demandant sa sanction qu'à l'évidence, au lieu de la demander à
l'autorité.
On sent ce qu'une pareille révolution dans les esprits portait en
elle de révolutions dans les philosophies, dans les civilisations et
dans les institutions du globe.
Cette révélation par la raison, cette idée moderne, quoique appelée
l'idée française, ne datait ni de Descartes ni de Malebranche,
ces philosophes français; elle datait, selon nous, de _Bacon_, en
Angleterre, ce véritable Archimède de la philosophie raisonnée.
Bacon, appuyant le levier de son raisonnement sur l'évidence,
s'apprêtait à soulever le monde, comme l'autre Archimède, s'il avait
trouvé en mécanique le point d'appui que Bacon avait trouvé en
raisonnement.
L'_Encyclopédie_, ce catéchisme universel des connaissances humaines,
ce livre progressif par excellence, comme on dit aujourd'hui, fut une
grande et belle idée de la littérature française et de l'Académie,
pour renouveler la face du monde intellectuel en rectifiant beaucoup
de notions fausses sur toutes les matières, et en universalisant
les connaissances acquises jusque-là. Malheureusement les ouvriers
manquèrent à l'oeuvre; il y aurait fallu un atelier de Bacon, de
Descartes, de Fénelon, de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de
Franklin, de tous les hommes de littérature, de philosophie, d'arts,
de sciences, de métiers réunis en un seul esprit, dont chaque membre
eût été un maître de l'esprit humain. Un siècle ne fournit pas à
lui tout seul, encore moins une nation, une telle collection de
supériorités; l'esprit de secte s'empara du monument, et le ravala
aux proportions d'une oeuvre de secte. Diderot, Helvétius et leurs
amis infectèrent d'athéisme, déraison suprême, le livre par lequel
la raison humaine devait élever par tous les degrés son temple
à la souveraine intelligence. Le livre avorta; mais, malgré cet
avortement, il contribua par sa popularité en Europe à répandre,
avec la littérature française, l'aspiration aux doctrines et aux
institutions de raison et de liberté, premières conditions de vérité
dans les esprits et dans les choses.