XI

Ce n'était pas impunément que Voltaire, Rousseau, Buffon, et les

disciples éminents de ces différentes écoles et de ces différents

styles, répandaient en Europe la connaissance, le goût et la passion

même de notre langue; cette littérature et cette langue contenaient

l'idée moderne, l'idée française.

On s'est beaucoup récrié sur la signification un peu emphatique et

très-ambitieuse de ce mot si souvent et si étrangement interprété

depuis en faveur de tous les systèmes d'idées plus ou moins

aventurés, plus ou moins solides qui se sont disputé l'esprit

humain; on a eu raison. L'idée, considérée dans sa grande acception

humaine, n'est ni française, ni anglaise, ni nationale, ni locale;

le monde pense et produit partout; chaque nation civilisée et

littéraire apporte son contingent à ce qu'on appelle l'idée.

Pourquoi l'a-t-on appelée l'idée moderne? Parce qu'elle date de la

renaissance de la philosophie et des littératures laïques en Europe

à la fin du moyen âge, dont le siècle de Louis XIV fut à la fois

l'apogée et la clôture. Pourquoi l'a-t-on appelée l'idée française?

Parce que la France, en vertu de son activité impatiente et de son

ardeur naturelle, fut la première à en tenter la propagation et

l'application dans ses livres et dans ses institutions.

Or, qu'est-ce en effet que l'idée, l'idée moderne, l'idée française?

C'est tout simplement la raison humaine développée par le temps,

par l'étude, par l'examen, par la lecture, par la science, par

l'histoire, par la réflexion, par la liberté de penser; la raison

discutée se substituant en toutes choses à l'idée imposée, et ne

demandant sa sanction qu'à l'évidence, au lieu de la demander à

l'autorité.

On sent ce qu'une pareille révolution dans les esprits portait en

elle de révolutions dans les philosophies, dans les civilisations et

dans les institutions du globe.

Cette révélation par la raison, cette idée moderne, quoique appelée

l'idée française, ne datait ni de Descartes ni de Malebranche,

ces philosophes français; elle datait, selon nous, de _Bacon_, en

Angleterre, ce véritable Archimède de la philosophie raisonnée.

Bacon, appuyant le levier de son raisonnement sur l'évidence,

s'apprêtait à soulever le monde, comme l'autre Archimède, s'il avait

trouvé en mécanique le point d'appui que Bacon avait trouvé en

raisonnement.

L'_Encyclopédie_, ce catéchisme universel des connaissances humaines,

ce livre progressif par excellence, comme on dit aujourd'hui, fut une

grande et belle idée de la littérature française et de l'Académie,

pour renouveler la face du monde intellectuel en rectifiant beaucoup

de notions fausses sur toutes les matières, et en universalisant

les connaissances acquises jusque-là. Malheureusement les ouvriers

manquèrent à l'oeuvre; il y aurait fallu un atelier de Bacon, de

Descartes, de Fénelon, de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de

Franklin, de tous les hommes de littérature, de philosophie, d'arts,

de sciences, de métiers réunis en un seul esprit, dont chaque membre

eût été un maître de l'esprit humain. Un siècle ne fournit pas à

lui tout seul, encore moins une nation, une telle collection de

supériorités; l'esprit de secte s'empara du monument, et le ravala

aux proportions d'une oeuvre de secte. Diderot, Helvétius et leurs

amis infectèrent d'athéisme, déraison suprême, le livre par lequel

la raison humaine devait élever par tous les degrés son temple

à la souveraine intelligence. Le livre avorta; mais, malgré cet

avortement, il contribua par sa popularité en Europe à répandre,

avec la littérature française, l'aspiration aux doctrines et aux

institutions de raison et de liberté, premières conditions de vérité

dans les esprits et dans les choses.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 80 / 197 题