Mais si nous considérons l'institution littéraire de l'Académie
française à un autre point de vue, c'est-à-dire au point de vue de
l'autorité morale, de l'indépendance et de la dignité de la pensée en
France, l'institution de l'Académie change d'aspect et mérite la plus
sérieuse considération dans l'esprit public.
On ne peut se dissimuler en effet que cette institution purement
disciplinaire des lettres dans l'esprit de son fondateur, le cardinal
de Richelieu, n'ait été complétement trompée, et que là où le
cardinal de Richelieu voulait créer une institution de servilité, il
n'ait créé, sans le prévoir, une institution de force collective et
d'indépendance. C'est ce qui arrive toutes les fois que l'on crée
un corps: on croit créer un instrument, et l'on crée un obstacle;
on veut organiser une règle, et on organise une liberté; c'est ce
qui devait arriver aussi, et c'est ce qui est arrivé en effet de
l'Académie française. En concentrant dans un seul foyer toutes les
individualités littéraires éparses et isolées dans la nation, on leur
a donné ainsi le sentiment de leur force, de leur dignité et de leur
ascendant sur l'opinion et même sur le pouvoir politique. La pensée
isolée, en devenant collective, est devenue puissance; les hommes de
lettres ont pris confiance en eux-mêmes; ils ont imposé considération
à la nation, respect aux gouvernements; ils ont donné à la raison
publique, muette ou intimidée dans l'individu, une audace modérée,
mais efficace dans le corps; ils sont devenus le concile laïque et
permanent de la littérature nationale; ils ont donné du caractère
au génie français. L'homme de lettres est devenu homme public; la
force de tous a résidé par l'Académie dans chacun; la littérature
s'est constituée par eux en fonction nationale; la France a emprunté
par ses académies, et bientôt par ses hautes écoles peuplées
d'académiciens, quelque chose de cette institution démocratique et si
libérale de la Chine, où les mêmes degrés littéraires élèvent à la
capacité et à l'autorité publique. Les fondateurs de l'Académie ont
de plus, en formant ce faisceau de génie, de talent, d'illustration,
condensés dans un même nom et dans un même corps, donné à la France
un grand sentiment de sa valeur littéraire, et donné à l'Europe un
grand respect des lettres françaises. Quelle que soit la valeur
intrinsèque des académies, on ne peut nier que l'Académie française
n'ait contribué puissamment à la considération extérieure de la
nation littéraire dans le monde. L'Académie est au dehors plus encore
qu'au dedans une popularité de la France en Europe.
X
Aussi ce corps littéraire est-il devenu, malgré les épigrammes qui
s'émoussent éternellement contre ses portes, une habitude qu'il est
presque impossible de décréditer et de déraciner dans notre pays.
Moi-même, dans une circonstance suprême où toutes les institutions
monarchiques étaient sondées pour les remplacer par des institutions
républicaines, quand des voix s'élevèrent en dehors du gouvernement
pour demander l'abolition de cette aristocratie élective des lettres,
je ne la défendis que par ce mot: «C'est plus qu'une institution,
c'est une habitude de la France; respectons les habitudes d'un
peuple, surtout quand elles sont morales, littéraires, glorieuses
pour la nation. La plus réellement républicaine des institutions
françaises sous la monarchie, c'était peut-être l'Académie, la
république des lettres.»
Seulement, je l'avoue, si le temps avait été donné à la république,
je voulais enfoncer les portes de l'Académie française pour faire
entrer en plus grande proportion et pour de plus dignes rémunérations
l'armée des lettres, de la science, des arts dans cette vétérance
du travail intellectuel, le plus mal rémunéré et souvent le plus
indigent des travaux humains. Je voulais que la France créât le
budget des lettres; je voulais que l'écrivain, le savant, l'artiste
de tous les genres de culture d'esprit, après avoir consacré
onéreusement sa vie à l'utilité ou à la gloire, cette utilité suprême
de son pays, ne reçût pas pour tout salaire de cette noble abnégation
de vie, un misérable subside de douze cents francs, inférieur aux
gages d'un mercenaire, et distribué parcimonieusement à quarante
privilégiés de la détresse à la porte d'une académie ouverte de temps
en temps par la mort. L'abandon dans lequel la nation laisse les
ouvriers de son intelligence et de sa gloire est un opprobre pour le
pays des lettres.
Mais poursuivons ce coup d'oeil sur la formation de la langue et de
la littérature de la France.