IX

Mais si nous considérons l'institution littéraire de l'Académie

française à un autre point de vue, c'est-à-dire au point de vue de

l'autorité morale, de l'indépendance et de la dignité de la pensée en

France, l'institution de l'Académie change d'aspect et mérite la plus

sérieuse considération dans l'esprit public.

On ne peut se dissimuler en effet que cette institution purement

disciplinaire des lettres dans l'esprit de son fondateur, le cardinal

de Richelieu, n'ait été complétement trompée, et que là où le

cardinal de Richelieu voulait créer une institution de servilité, il

n'ait créé, sans le prévoir, une institution de force collective et

d'indépendance. C'est ce qui arrive toutes les fois que l'on crée

un corps: on croit créer un instrument, et l'on crée un obstacle;

on veut organiser une règle, et on organise une liberté; c'est ce

qui devait arriver aussi, et c'est ce qui est arrivé en effet de

l'Académie française. En concentrant dans un seul foyer toutes les

individualités littéraires éparses et isolées dans la nation, on leur

a donné ainsi le sentiment de leur force, de leur dignité et de leur

ascendant sur l'opinion et même sur le pouvoir politique. La pensée

isolée, en devenant collective, est devenue puissance; les hommes de

lettres ont pris confiance en eux-mêmes; ils ont imposé considération

à la nation, respect aux gouvernements; ils ont donné à la raison

publique, muette ou intimidée dans l'individu, une audace modérée,

mais efficace dans le corps; ils sont devenus le concile laïque et

permanent de la littérature nationale; ils ont donné du caractère

au génie français. L'homme de lettres est devenu homme public; la

force de tous a résidé par l'Académie dans chacun; la littérature

s'est constituée par eux en fonction nationale; la France a emprunté

par ses académies, et bientôt par ses hautes écoles peuplées

d'académiciens, quelque chose de cette institution démocratique et si

libérale de la Chine, où les mêmes degrés littéraires élèvent à la

capacité et à l'autorité publique. Les fondateurs de l'Académie ont

de plus, en formant ce faisceau de génie, de talent, d'illustration,

condensés dans un même nom et dans un même corps, donné à la France

un grand sentiment de sa valeur littéraire, et donné à l'Europe un

grand respect des lettres françaises. Quelle que soit la valeur

intrinsèque des académies, on ne peut nier que l'Académie française

n'ait contribué puissamment à la considération extérieure de la

nation littéraire dans le monde. L'Académie est au dehors plus encore

qu'au dedans une popularité de la France en Europe.

X

Aussi ce corps littéraire est-il devenu, malgré les épigrammes qui

s'émoussent éternellement contre ses portes, une habitude qu'il est

presque impossible de décréditer et de déraciner dans notre pays.

Moi-même, dans une circonstance suprême où toutes les institutions

monarchiques étaient sondées pour les remplacer par des institutions

républicaines, quand des voix s'élevèrent en dehors du gouvernement

pour demander l'abolition de cette aristocratie élective des lettres,

je ne la défendis que par ce mot: «C'est plus qu'une institution,

c'est une habitude de la France; respectons les habitudes d'un

peuple, surtout quand elles sont morales, littéraires, glorieuses

pour la nation. La plus réellement républicaine des institutions

françaises sous la monarchie, c'était peut-être l'Académie, la

république des lettres.»

Seulement, je l'avoue, si le temps avait été donné à la république,

je voulais enfoncer les portes de l'Académie française pour faire

entrer en plus grande proportion et pour de plus dignes rémunérations

l'armée des lettres, de la science, des arts dans cette vétérance

du travail intellectuel, le plus mal rémunéré et souvent le plus

indigent des travaux humains. Je voulais que la France créât le

budget des lettres; je voulais que l'écrivain, le savant, l'artiste

de tous les genres de culture d'esprit, après avoir consacré

onéreusement sa vie à l'utilité ou à la gloire, cette utilité suprême

de son pays, ne reçût pas pour tout salaire de cette noble abnégation

de vie, un misérable subside de douze cents francs, inférieur aux

gages d'un mercenaire, et distribué parcimonieusement à quarante

privilégiés de la détresse à la porte d'une académie ouverte de temps

en temps par la mort. L'abandon dans lequel la nation laisse les

ouvriers de son intelligence et de sa gloire est un opprobre pour le

pays des lettres.

Mais poursuivons ce coup d'oeil sur la formation de la langue et de

la littérature de la France.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 79 / 197 题