VIII

S'il n'a point de caractère, il se plie, il se ravale, il s'abaisse

au niveau de la médiocrité commune; il abdique son génie, il lui

substitue l'esprit de corps: ce n'est qu'à cette condition qu'il y

est souffert ou honoré. Cette loi est sans exception; car quelle que

soit la supériorité relative des hommes élus à titre d'intelligence

dans un corps intellectuel, c'est une loi de la nature que l'empire

y appartient toujours à la médiocrité. Pourquoi, nous dira-t-on?

Parce que la nature ne crée pas quarante ou mille supériorités de

la même taille d'esprit dans une nation ou dans un siècle, et que

dans un corps, qu'il soit composé de mille ou qu'il soit composé de

quarante esprits éminents, la supériorité culminante est toujours en

minorité, et la médiocrité relative toujours en majorité. Dans toutes

les délibérations parlementaires, la supériorité individuelle sera

donc inévitablement opprimée, et la médiocrité nombreuse toujours

triomphante. C'est ce que l'on voit clairement dans la conduite

des choses humaines: le niveau de l'intelligence s'y abaisse en

proportion exacte du nombre des délibérants. Ce n'est la faute de

personne, c'est celle de la nature, elle a plus de surface que

de sommités dans ses créations; il se forme ce qu'on appelle en

géométrie une _moyenne_ d'intelligence et de volonté qui est la

résultante du nombre des êtres doués de pensée et de volonté dans le

corps, et cette moyenne est toujours à égale distance du génie et de

l'imbécillité; c'est ce qu'on appelle médiocrité. On peut dire, avec

une parfaite exactitude, que la médiocrité gouverne le monde. Voilà

sans doute pourquoi il est si souvent mal gouverné.

On peut dire avec la même certitude que la médiocrité gouverne

les académies. Le génie, qui est la supériorité naturelle et

transcendante, n'a donc rien à bénéficier des corps académiques; car

il n'y entre qu'à la condition de se niveler, et il n'y conserve sa

place en surface qu'à la condition de la perdre en hauteur. Aussi la

gloire littéraire force-t-elle quelquefois les portes des académies;

mais elle y entre toute faite, elle n'en vient pas.

Ce n'est donc pas aux académies que les nations doivent leur gloire

littéraire. S'il fallait tout dire, je croirais plutôt que les

académies nuisent à la formation de ces phénomènes toujours isolés

d'intelligence qui deviennent les lustres des peuples sur la nuit

des temps. Homère, Virgile, Dante, Shakspeare, Milton, Camoëns,

Cervantès, n'étaient membres d'aucun corps privilégié des lettres.

Les hommes de cette taille font leur gloire, ils ne la reçoivent pas.

On peut affirmer même sans se tromper qu'ils ont été d'autant plus

originaux qu'ils ont été plus isolés et moins asservis à la routine

des corps et des préceptes de leur temps. Le génie n'est génie que

parce qu'il est seul, et il est seul parce qu'il est génie. Son

indépendance fait partie de sa supériorité, il ne peut perdre l'une

sans diminuer l'autre. Ce n'est pas le génie qui a créé l'Académie

française, c'est Richelieu, c'est-à-dire une des plus grandes

médiocrités littéraires qui aient jamais été associées dans un grand

favori du sort à un caractère tyrannique; un Cottin dans un Machiavel

qui voulait illuminer d'un reflet de belles-lettres sa pourpre teinte

de sang.

Remarquez bien que nous ne parlons ici que des lettres et non des

sciences. Dans les sciences, les académies sont utiles à grouper les

faits et à populariser les découvertes.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 78 / 197 题