Ainsi la littérature française complétait rapidement la langue
destinée à remuer par toutes ses fibres l'esprit de l'Europe moderne.
Une institution nouvelle, l'_Académie française_, contribuait
puissamment, contre l'intention de Richelieu son fondateur, sinon à
créer (car ce ne sont pas les grammairiens qui créent les langues, ce
sont les ignorants), du moins à conserver et à épurer le langage.
L'Académie française avait été, dans le principe, un hochet
littéraire de la vanité de Richelieu, puis un luxe de cour, puis un
moyen de discipliner les lettres et de dorer le joug que voulait
leur imposer le despotisme. Cette institution, plus forte que la
main qui prétendait la façonner à la servitude, n'avait pas tardé
à créer contre tout despotisme une force ingouvernable par tout
autre puissance que l'opinion. Avant l'époque des représentations
nationales, elle s'était constituée par sa nature et à son insu le
corps représentatif de la pensée. Elle avait créé, en face du corps
de la noblesse, du corps parlementaire, du corps ecclésiastique,
la corporation des hommes de lettres. De ces écrivains isolés dans
leur faiblesse individuelle, elle avait fait une caste pensante,
un parlement de l'intelligence, une sorte d'église laïque, trois
choses bien contraires à l'esprit de Richelieu, de Louis XIV et de la
monarchie.
Il y a deux faces à cette institution tant controversée de l'Académie
française, et deux manières de la juger, selon qu'on la considère au
point de vue de l'émulation qu'elle était destinée à donner au génie
national, ou au point de vue de l'ascendant et de l'autorité qu'elle
peut donner à la pensée.
Sous ce premier rapport, c'est-à-dire comme corps destiné à faire
naître et à élever le niveau du génie dans la nation, c'est à nos
yeux une institution puérile; nous dirons plus, c'est une institution
complétement contraire à son but. Ce ne sont pas les corps qui font
naître le génie, c'est la nature; ce ne sont pas même les corps
qui reconnaissent, qui constatent, qui honorent le génie, c'est la
postérité.
Si vous voulez rabaisser, étouffer, absorber, persécuter même un
homme de génie, faites-le membre d'un corps littéraire ou politique.
S'il a du caractère, il brise à l'instant le cadre trop étroit dans
lequel sa trop grande individualité ne peut se renfermer; il fait
éclater le cadre, il devient ennemi-né de ce qui le rétrécit, et il
a bientôt pour ennemis lui-même tous les membres du corps, offusqués
par sa supériorité.