VI

Un autre écrivain de la même date, Buffon, accomplissait au même

moment pour la littérature française une autre mission presque

parallèle: c'était la mission de façonner la langue littéraire à la

science. La science et l'industrie, cette conséquence appliquée de la

science, allaient devenir une des branches de notre littérature. Pour

cette littérature froide, il n'était pas nécessaire alors d'avoir la

chaleur qui vient du coeur; il suffisait de la clarté qui vient de

l'esprit. Buffon y ajoutait le coloris qui vient de l'imagination

et qui sert à peindre ce que le naturaliste sans couleur se borne à

décrire. La France doit à ce grand coloriste sa langue littéraire

mise au service de la science de la nature. Trop majestueux, trop

monotone, trop ostentatoire, surtout trop peu sensible, Buffon décrit

et n'émeut jamais.

Il a été bien surpassé depuis en vérité descriptive, en pittoresque,

et surtout en sentiment dans la langue de la science, par deux

étrangers de nos jours, _Herschell_ en astronomie et _Audubon_ en

histoire naturelle. Ceux-là semblent avoir écrit et mesuré avec le

doigt de Dieu les astres, la nature, les animaux, les grandeurs,

les formes, les âmes répandues dans les êtres de la création, toute

pleine pour eux d'évidence divine, d'intelligence animale et d'amour

universel. Mais c'est que Buffon leur avait préparé leur langue

dans un autre idiome. Ils ont sur lui l'avantage de voir Dieu plus

clairement à travers ses oeuvres, et de sentir palpiter partout l'âme

de la nature.

Le temps approche de l'union plus complète de la science et de la

littérature, temps où l'homme ne chantera plus avec l'imagination

seulement, mais avec la science, le poëme de la nature. Les chiffres

eux-mêmes apprendront à chanter le Créateur et la création, quand

ce ne seront plus des athées qui s'en serviront pour arpenter les

astres, sans y découvrir le Suprême Mathématicien des mondes animés.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 76 / 197 题