Un autre écrivain de la même date, Buffon, accomplissait au même
moment pour la littérature française une autre mission presque
parallèle: c'était la mission de façonner la langue littéraire à la
science. La science et l'industrie, cette conséquence appliquée de la
science, allaient devenir une des branches de notre littérature. Pour
cette littérature froide, il n'était pas nécessaire alors d'avoir la
chaleur qui vient du coeur; il suffisait de la clarté qui vient de
l'esprit. Buffon y ajoutait le coloris qui vient de l'imagination
et qui sert à peindre ce que le naturaliste sans couleur se borne à
décrire. La France doit à ce grand coloriste sa langue littéraire
mise au service de la science de la nature. Trop majestueux, trop
monotone, trop ostentatoire, surtout trop peu sensible, Buffon décrit
et n'émeut jamais.
Il a été bien surpassé depuis en vérité descriptive, en pittoresque,
et surtout en sentiment dans la langue de la science, par deux
étrangers de nos jours, _Herschell_ en astronomie et _Audubon_ en
histoire naturelle. Ceux-là semblent avoir écrit et mesuré avec le
doigt de Dieu les astres, la nature, les animaux, les grandeurs,
les formes, les âmes répandues dans les êtres de la création, toute
pleine pour eux d'évidence divine, d'intelligence animale et d'amour
universel. Mais c'est que Buffon leur avait préparé leur langue
dans un autre idiome. Ils ont sur lui l'avantage de voir Dieu plus
clairement à travers ses oeuvres, et de sentir palpiter partout l'âme
de la nature.
Le temps approche de l'union plus complète de la science et de la
littérature, temps où l'homme ne chantera plus avec l'imagination
seulement, mais avec la science, le poëme de la nature. Les chiffres
eux-mêmes apprendront à chanter le Créateur et la création, quand
ce ne seront plus des athées qui s'en serviront pour arpenter les
astres, sans y découvrir le Suprême Mathématicien des mondes animés.