Voltaire était un écrivain original par étude; Jean-Jacques Rousseau
le fut par nature: c'est véritablement par lui que commence la
complète originalité de la littérature moderne. Comment aurait-il
imité? il ne connaissait pas les modèles. Il était né de lui-même,
fils de ses oeuvres, comme on a dit plus tard; écrivain de sentiment,
il tirait tout de son propre coeur.
Aussi la littérature française prend-elle tout à coup sous sa
plume un caractère d'étrangeté, d'indépendance sauvage, de rêverie
germanique, de mélancolie septentrionale, d'amertume plaintive et de
nature alpestre. Les oeuvres de Rousseau rappellent le Genévois, le
républicain, le prolétaire, le pasteur arcadien, le philosophe aigri
contre la médiocrité inique du sort, se vengeant, par des utopies,
de l'inégalité forcée des conditions sociales. Elles rappellent
surtout le coloriste helvétien, né dans les montagnes, important
dans la littérature artificielle de Paris les images, les harmonies,
les couleurs de ces solitudes; un _ranz des vaches_ sublime,
chanté pendant trente ans à la France et à l'Europe par le fils de
l'horloger des Alpes.
V
La France commençait à s'épuiser de génie et d'esprit français après
les siècles de Louis XIV et de Voltaire; elle sentait le besoin
d'une séve étrangère, plus jeune et plus européenne, pour germer
de nouvelles idées et de nouveaux sentiments. J.-J. Rousseau la
rajeunit du premier mot; elle se précipite à lui avec un enthousiasme
qui ressemble au délire; elle l'adopte, elle adore tout de lui,
jusqu'à ses démences et à ses injures; elle en fait son favori, son
philosophe, son législateur, son apôtre, son cynique, son Diogène,
son Socrate dans un seul homme. Il l'inonde pendant trente ans
de sentiments vrais, d'idées fausses, de romans systématiques et
de systèmes politiques plus romanesques que ses romans; mais il
l'enivre en même temps du plus beau style qu'aucune langue ait jamais
parlé depuis les Dialogues de Platon. Par lui la prose française,
trop molle dans Fénelon, trop brusque dans Bossuet, trop pompeuse
dans Buffon, trop légère dans Voltaire, prend une vigueur, une
gravité mâle, une majesté digne, mais toujours naturelle, qui donne
l'autorité à la pensée, la plénitude à l'oreille, l'émotion à la
conscience du lecteur. C'est le style éloquent dans l'acception la
plus haute du mot. Quand on lit J.-J. Rousseau dans la polémique,
dans le _Vicaire savoyard_, dans quelques pages des _Confessions_,
on entend la voix, on voit le geste de l'orateur platonique ou
cicéronien derrière la période accentuée de l'orateur invisible. Ce
style, c'est l'éloquence parlée par la page muette; c'est la plume
prenant la voix.
Aussi devons-nous à J.-J. Rousseau l'éloquence de nos tribunes; il
était le maître de diction des orateurs qui allaient naître et parler
après sa mort. Sa mission littéraire était de façonner la littérature
civile de la France à l'usage de la révolution et des discussions
politiques.