III

Dire que Voltaire fut la France de son époque, c'est dire assez

qu'il fut complétement original, non en vers, mais en prose. Il ne

donna pas de chef-d'oeuvre littéraire à la langue, excepté dans le

badinage, mais il lui donna la liberté de style, et avec la liberté,

dix langues pour une. Il lui donna l'instrument de la polémique.

Non pas de la polémique lourde, scolastique, pédante, doctorale,

oratoire qui avait appesanti jusqu'à lui la discussion entre les

sectes et entre les partis, mais de la polémique légère, badinage

du bon sens, qui _fait son métier gaiement_, selon l'expression

de Mirabeau. Il transporta la conversation dans les lettres et

dans l'histoire, et il en chassa l'ennui, ce fléau des livres. Le

mouvement et le courant de son esprit empêchèrent l'ennui de germer

dans les eaux vives de l'intelligence française.

Les polémistes et les historiens venus après lui ont réhabilité

l'ennui comme une qualité de la pensée, le poids. Mais plus la pensée

est pensée, moins elle pèse! Les styles pesants sont le témoignage

des esprits lourds qui ne peuvent se débarrasser de la lourdeur des

mots. Le génie ne pèse pas, il soulève.

Voltaire serait un grand créateur en style, ne fût-ce que pour avoir

purgé de l'ennui la polémique, et pour avoir écrit ce vers, le plus

français de tous les vers:

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Il créa la langue improvisée, rapide, concise du journalisme, et

avec la langue du journalisme il créa cette puissance moderne de la

multiplication de l'intelligence d'un seul dans l'esprit de tous; il

créa le dialogue universel, incessant de l'esprit humain. Sans la

langue de Voltaire, le journalisme n'aurait pas pu naître, le monde

aurait continué à être sourd; il fit l'écho qui répercute partout les

idées. Ce seul service rendu à la langue française ferait aussi de

lui un grand inventeur.

Mais arrêtons-nous, et n'anticipons pas sur l'analyse du caractère

et des talents de ce littérateur universel; nous lui consacrerons

l'année prochaine deux ou trois de ces entretiens, juste et sévère

quelquefois contre le philosophe, implacable contre le cynique,

dédaigneux souvent du poëte, enthousiaste toujours pour le grand

monétisateur de l'esprit humain.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 74 / 197 题