Dire que Voltaire fut la France de son époque, c'est dire assez
qu'il fut complétement original, non en vers, mais en prose. Il ne
donna pas de chef-d'oeuvre littéraire à la langue, excepté dans le
badinage, mais il lui donna la liberté de style, et avec la liberté,
dix langues pour une. Il lui donna l'instrument de la polémique.
Non pas de la polémique lourde, scolastique, pédante, doctorale,
oratoire qui avait appesanti jusqu'à lui la discussion entre les
sectes et entre les partis, mais de la polémique légère, badinage
du bon sens, qui _fait son métier gaiement_, selon l'expression
de Mirabeau. Il transporta la conversation dans les lettres et
dans l'histoire, et il en chassa l'ennui, ce fléau des livres. Le
mouvement et le courant de son esprit empêchèrent l'ennui de germer
dans les eaux vives de l'intelligence française.
Les polémistes et les historiens venus après lui ont réhabilité
l'ennui comme une qualité de la pensée, le poids. Mais plus la pensée
est pensée, moins elle pèse! Les styles pesants sont le témoignage
des esprits lourds qui ne peuvent se débarrasser de la lourdeur des
mots. Le génie ne pèse pas, il soulève.
Voltaire serait un grand créateur en style, ne fût-ce que pour avoir
purgé de l'ennui la polémique, et pour avoir écrit ce vers, le plus
français de tous les vers:
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Il créa la langue improvisée, rapide, concise du journalisme, et
avec la langue du journalisme il créa cette puissance moderne de la
multiplication de l'intelligence d'un seul dans l'esprit de tous; il
créa le dialogue universel, incessant de l'esprit humain. Sans la
langue de Voltaire, le journalisme n'aurait pas pu naître, le monde
aurait continué à être sourd; il fit l'écho qui répercute partout les
idées. Ce seul service rendu à la langue française ferait aussi de
lui un grand inventeur.
Mais arrêtons-nous, et n'anticipons pas sur l'analyse du caractère
et des talents de ce littérateur universel; nous lui consacrerons
l'année prochaine deux ou trois de ces entretiens, juste et sévère
quelquefois contre le philosophe, implacable contre le cynique,
dédaigneux souvent du poëte, enthousiaste toujours pour le grand
monétisateur de l'esprit humain.