Après le siècle de Louis XIV, il y eut en France, comme dans toutes
les choses humaines, un moment d'intermittence et de repos du
génie français; puis ce caractère de _bon sens_, de _bon goût_
et d'_universalité_ qui caractérise, selon nous, la littérature
nationale, se reproduit, se concentre et se manifeste tout à coup
dans un seul homme, Voltaire. Voltaire, philosophe, historien,
critique, érudit, commentateur, poëte épique, poëte dramatique,
poëte satirique, poëte burlesque et scandaleux, poëte léger et rival
en grâce d'Horace son maître; Voltaire surtout, correspondant de
l'univers et répandant dans ses lettres familières, chef-d'oeuvre
insoucieux de soixante-dix ans de vie, plus de naturel, d'atticisme,
de souplesse, de grâce, de solidité et d'éclat de style qu'il n'en
faudrait pour illustrer toute une autre littérature. Il ne manque
qu'un caractère à cette grandeur, le sérieux.
On s'est souvent étonné, depuis que nous pensons tout haut dans ce
siècle, de notre admiration continue et persévérante pour ce grand
écrivain, si peu poëte dans la grande acception du terme, et surtout
si peu lyrique, si peu éloquent, si peu enthousiaste.
C'est que Voltaire est plus qu'un écrivain et plus qu'un poëte à
nos yeux, c'est une date; c'est la fin du moyen âge. C'est plus
encore, c'est la France elle-même incarnée avec toutes ses misères,
ses imperfections, ses vices et ses qualités d'esprit dans un seul
homme; en sorte que notre goût, ou si l'on veut notre faiblesse pour
la nature diverse, sensée, raisonnable, universelle de notre pays,
se trouve satisfait et flatté dans ce Protée moderne, et que notre
admiration pour ce résumé vivant, spirituel, multiple de la France
est une espèce de patriotisme de notre esprit, qui contemple et qui
aime sa patrie intellectuelle dans ce représentant presque universel
de la nation littéraire. Voltaire est la médaille de son pays.