IXe ENTRETIEN.
Suite de l'aperçu préliminaire sur la prétendue décadence de la
littérature française.
I
Nous avons vu, dans les deux entretiens précédents, comment la
littérature française née tardivement, longtemps indécise entre
l'originalité gauloise et l'imitation classique, s'était d'abord
vouée tout entière à l'imitation; comment cette littérature avait
perdu son originalité native dans cette servile imitation des
anciens; comment cependant cette imitation servile lui avait profité
pour construire une langue littéraire plus régulière et plus lucide
que la langue un peu puérile de son enfance; comment, après avoir
beaucoup copié, les écrivains et les poëtes du siècle de Louis XIV
avaient fini par créer eux-mêmes une littérature _composite_, moitié
latine, moitié française; comment chacun de ces grands écrivains,
depuis Corneille jusqu'à madame de Sévigné, avaient apporté à la
littérature et à la langue de la France une des qualités de leur
génie divers; comment enfin, de toutes ces alluvions des génies
particuliers de chacun de ces écrivains, la France, grâce à
l'imitation d'un côté, grâce à l'originalité de l'autre, s'était
façonné une langue littéraire, propre à tous les usages de son
universelle intelligence, depuis la chaire sacrée jusqu'à la tribune,
depuis la tragédie jusqu'à la familiarité du style épistolaire. De
là ce mot qui définit seul la littérature française: la France n'a
pas un caractère, elle en a plusieurs; la France n'a pas un style,
elle en a mille; de là aussi sa puissance sur l'esprit humain,
l'universalité.