C'est de la chaire sacrée principalement que naquit, sous Louis XIV,
ce goût élevé pour la haute littérature. On n'a pas assez remarqué la
puissance de cette institution de la chaire sur l'esprit littéraire
d'une nation. C'est la seule éloquence accessible au peuple sous les
gouvernements qui n'ont pas de forum ou de tribune populaire. Elle
grandit l'auditoire autant que l'orateur.
Rassembler le peuple de toute condition à une heure donnée, et le
rassembler où? dans un temple plein d'avance de la majesté des
pensées qu'on va traiter devant lui; s'abandonner à l'inspiration,
tantôt polémique, tantôt lyrique, souvent même extatique, de ses
plus sublimes pensées; parler sans contrôle et sans contradiction
des choses les plus augustes, les plus intellectuelles, les plus
saintes, devant des foules recueillies qui ne voient plus l'homme
dans l'orateur, mais la parole incarnée; entraîner à son gré ces
auditeurs du ciel à la terre, de la terre au ciel; être soi-même,
dans cette tribune élevée au-dessus de ces milliers de têtes
inclinées, l'intermédiaire transfiguré entre le fini et l'infini;
formuler des dogmes, sonder des mystères, promulguer des lois aux
consciences, tourner et retourner tout le coeur humain dans ses
mains, pour lui imprimer les terreurs, les espérances, les angoisses,
les ravissements d'un monde surnaturel; descendre de là tout
rayonnant des foudres ou des miséricordes divines avec lesquelles
on vient d'exciter les frissons ou de faire couler les larmes de
tout ce peuple: n'y a-t-il pas là de quoi transporter un orateur
sacré au-dessus de ses facultés naturelles, et de lui donner ce _mens
divinior_, cette divinité de la poésie et de l'éloquence, dernier
échelon du génie humain? N'y a-t-il pas là aussi de quoi imprimer
à la langue une ampleur, une dignité, une force, une sublimité de
tons et d'images qui dépassent mille fois ce que toutes les autres
tribunes comportent de grandeur, de solennité et d'élévation? Tout
ce qui nous étonne, c'est que, dans de pareilles conditions de lieu,
d'heure, d'auditoire, de liberté et d'autorité surhumaines, il n'y
ait pas autant de Bossuets qu'il y a d'orateurs dans les chaires
de Bossuet. Ni Socrate, ni Platon, ni Confucius, ni Cicéron, ni
Démosthène, ne parlaient de si haut au peuple assemblé.
Mais le peuple lui-même, dans ces civilisations antiques, n'avait
pas de telles tribunes à écouter. Cette tribune sacrée du sacerdoce
moderne fut en réalité à cette époque, et à son insu, la plus
puissante institution littéraire qui pût initier le peuple illettré
au sentiment, au goût et même au jugement des lettres. Il était
dans la nature que ces foules convoquées dans les temples, au pied
de ces tribunes, y prissent l'habitude d'un certain discernement
des choses d'esprit; qu'un orateur leur parût supérieur à un autre;
qu'un langage leur fût fastidieux, un autre langage sympathique;
qu'elles s'entretinssent en sortant du temple des impressions
qu'elles avaient reçues; que leur intelligence et leur oreille se
façonnassent insensiblement à la langue, aux idées, à l'art de ces
harangues sacrées, et qu'entrées sans lettres dans ces _portiques_
de la philosophie des prédicateurs chrétiens, elles n'en sortissent
pas illettrées. La première littérature du peuple en France fut
donc sa prédication. Sa seconde littérature fut son théâtre; car le
peuple lit peu, mais il écoute. Ce furent ses deux écoles de langue
et de littérature. L'invention des journaux devait leur en ouvrir,
longtemps après, une troisième. Nous examinerons bientôt les effets
de cette littérature quotidienne et usuelle, grande monétisation de
la pensée, phénomène qui transformera insensiblement le monde.
Nous espérions terminer ce premier aperçu sur le caractère de la
littérature française dans ces deux entretiens. Le mouvement et la
richesse de ce siècle de Louis XIV nous ont entraîné au delà des
limites que nous nous étions fixées. L'espace nous manque; nous le
prendrons dans l'entretien suivant, et nous dirons pourquoi nous
ne désespérons pas d'une littérature qui a peut-être autant de
chefs-d'oeuvre dans l'avenir qu'elle en a dans le passé.