XXXI

C'est de la chaire sacrée principalement que naquit, sous Louis XIV,

ce goût élevé pour la haute littérature. On n'a pas assez remarqué la

puissance de cette institution de la chaire sur l'esprit littéraire

d'une nation. C'est la seule éloquence accessible au peuple sous les

gouvernements qui n'ont pas de forum ou de tribune populaire. Elle

grandit l'auditoire autant que l'orateur.

Rassembler le peuple de toute condition à une heure donnée, et le

rassembler où? dans un temple plein d'avance de la majesté des

pensées qu'on va traiter devant lui; s'abandonner à l'inspiration,

tantôt polémique, tantôt lyrique, souvent même extatique, de ses

plus sublimes pensées; parler sans contrôle et sans contradiction

des choses les plus augustes, les plus intellectuelles, les plus

saintes, devant des foules recueillies qui ne voient plus l'homme

dans l'orateur, mais la parole incarnée; entraîner à son gré ces

auditeurs du ciel à la terre, de la terre au ciel; être soi-même,

dans cette tribune élevée au-dessus de ces milliers de têtes

inclinées, l'intermédiaire transfiguré entre le fini et l'infini;

formuler des dogmes, sonder des mystères, promulguer des lois aux

consciences, tourner et retourner tout le coeur humain dans ses

mains, pour lui imprimer les terreurs, les espérances, les angoisses,

les ravissements d'un monde surnaturel; descendre de là tout

rayonnant des foudres ou des miséricordes divines avec lesquelles

on vient d'exciter les frissons ou de faire couler les larmes de

tout ce peuple: n'y a-t-il pas là de quoi transporter un orateur

sacré au-dessus de ses facultés naturelles, et de lui donner ce _mens

divinior_, cette divinité de la poésie et de l'éloquence, dernier

échelon du génie humain? N'y a-t-il pas là aussi de quoi imprimer

à la langue une ampleur, une dignité, une force, une sublimité de

tons et d'images qui dépassent mille fois ce que toutes les autres

tribunes comportent de grandeur, de solennité et d'élévation? Tout

ce qui nous étonne, c'est que, dans de pareilles conditions de lieu,

d'heure, d'auditoire, de liberté et d'autorité surhumaines, il n'y

ait pas autant de Bossuets qu'il y a d'orateurs dans les chaires

de Bossuet. Ni Socrate, ni Platon, ni Confucius, ni Cicéron, ni

Démosthène, ne parlaient de si haut au peuple assemblé.

Mais le peuple lui-même, dans ces civilisations antiques, n'avait

pas de telles tribunes à écouter. Cette tribune sacrée du sacerdoce

moderne fut en réalité à cette époque, et à son insu, la plus

puissante institution littéraire qui pût initier le peuple illettré

au sentiment, au goût et même au jugement des lettres. Il était

dans la nature que ces foules convoquées dans les temples, au pied

de ces tribunes, y prissent l'habitude d'un certain discernement

des choses d'esprit; qu'un orateur leur parût supérieur à un autre;

qu'un langage leur fût fastidieux, un autre langage sympathique;

qu'elles s'entretinssent en sortant du temple des impressions

qu'elles avaient reçues; que leur intelligence et leur oreille se

façonnassent insensiblement à la langue, aux idées, à l'art de ces

harangues sacrées, et qu'entrées sans lettres dans ces _portiques_

de la philosophie des prédicateurs chrétiens, elles n'en sortissent

pas illettrées. La première littérature du peuple en France fut

donc sa prédication. Sa seconde littérature fut son théâtre; car le

peuple lit peu, mais il écoute. Ce furent ses deux écoles de langue

et de littérature. L'invention des journaux devait leur en ouvrir,

longtemps après, une troisième. Nous examinerons bientôt les effets

de cette littérature quotidienne et usuelle, grande monétisation de

la pensée, phénomène qui transformera insensiblement le monde.

Nous espérions terminer ce premier aperçu sur le caractère de la

littérature française dans ces deux entretiens. Le mouvement et la

richesse de ce siècle de Louis XIV nous ont entraîné au delà des

limites que nous nous étions fixées. L'espace nous manque; nous le

prendrons dans l'entretien suivant, et nous dirons pourquoi nous

ne désespérons pas d'une littérature qui a peut-être autant de

chefs-d'oeuvre dans l'avenir qu'elle en a dans le passé.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 71 / 197 题