Ce caractère de diversité prodigieuse des races qui composèrent
peu à peu la nationalité française fut nécessairement un obstacle
à la formation prompte d'une littérature nationale. Ce fut pendant
longtemps une littérature de peuplades, et nullement une littérature
de nation. Comment y aurait-il eu une littérature? il n'y avait
pas même de langue. On parlait latin, celte, normand, italien,
espagnol, arabe, allemand, breton, provençal, languedocien; de
toutes ces langues mal comprises et mal fondues se formait un patois
semi-barbare, qui ne pouvait servir encore de forme logique et de
véhicule à une pensée littéraire. Si les pensées font les langues,
comme nous l'avons dit au commencement, les langues aussi font
les pensées. Là où il n'y a pas de mot, la pensée meurt, ou naît
embarrassée et confuse dans ses langes. Ceux qui pensaient ou qui
sentaient un peu plus fortement que les autres ne savaient dans
quelle langue parler. Les prédicateurs prêchaient en latin, les
premiers poëtes chantaient en italien ou en langue romane, patois
italien; ou en languedocien, patois méridional; ou en langue celtique
corrompue, patois des deux Bretagnes ou du pays de Galles. Nous
examinerons rapidement, sans nous y arrêter, les premiers romans en
vers de ces poëtes sans langues, dont on a voulu faire des Homères
et des Tasses inconnus. Ils ne sont, selon nous, que des bardes
paysans récitant en patois rimés des légendes populaires, mêlant le
merveilleux des _Mille et une nuits_ arabes aux exploits fabuleux
de Roland et aux galanteries maniérées des poëtes de la basse
Italie, précurseurs de l'Arioste; c'était une littérature ambulante,
gagne-coeurs des _troubadours_ dans les châteaux, et gagne-pain des
trouvères dans les veillées des chaumières. Il pouvait y avoir là
quelque naïveté, mais il n'y avait point de génie. Le génie ne naît
point avant les langues. On dit qu'il les fait, cela est faux; ce
sont les peuples qui font les langues, ce sont les hommes de génie
qui les consacrent en les faisant parler. Quand Dante écrivit son
poëme toscan en Italie, soyez sûrs que Florence avait fait sa langue
avant son poëte.