XIII

Ce caractère de diversité prodigieuse des races qui composèrent

peu à peu la nationalité française fut nécessairement un obstacle

à la formation prompte d'une littérature nationale. Ce fut pendant

longtemps une littérature de peuplades, et nullement une littérature

de nation. Comment y aurait-il eu une littérature? il n'y avait

pas même de langue. On parlait latin, celte, normand, italien,

espagnol, arabe, allemand, breton, provençal, languedocien; de

toutes ces langues mal comprises et mal fondues se formait un patois

semi-barbare, qui ne pouvait servir encore de forme logique et de

véhicule à une pensée littéraire. Si les pensées font les langues,

comme nous l'avons dit au commencement, les langues aussi font

les pensées. Là où il n'y a pas de mot, la pensée meurt, ou naît

embarrassée et confuse dans ses langes. Ceux qui pensaient ou qui

sentaient un peu plus fortement que les autres ne savaient dans

quelle langue parler. Les prédicateurs prêchaient en latin, les

premiers poëtes chantaient en italien ou en langue romane, patois

italien; ou en languedocien, patois méridional; ou en langue celtique

corrompue, patois des deux Bretagnes ou du pays de Galles. Nous

examinerons rapidement, sans nous y arrêter, les premiers romans en

vers de ces poëtes sans langues, dont on a voulu faire des Homères

et des Tasses inconnus. Ils ne sont, selon nous, que des bardes

paysans récitant en patois rimés des légendes populaires, mêlant le

merveilleux des _Mille et une nuits_ arabes aux exploits fabuleux

de Roland et aux galanteries maniérées des poëtes de la basse

Italie, précurseurs de l'Arioste; c'était une littérature ambulante,

gagne-coeurs des _troubadours_ dans les châteaux, et gagne-pain des

trouvères dans les veillées des chaumières. Il pouvait y avoir là

quelque naïveté, mais il n'y avait point de génie. Le génie ne naît

point avant les langues. On dit qu'il les fait, cela est faux; ce

sont les peuples qui font les langues, ce sont les hommes de génie

qui les consacrent en les faisant parler. Quand Dante écrivit son

poëme toscan en Italie, soyez sûrs que Florence avait fait sa langue

avant son poëte.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 53 / 197 题