Le malheur de la littérature française, si tardive à naître et qui
date à peine d'hier (deux siècles, c'est hier pour une littérature);
le malheur de la littérature française fut précisément cette
diversité de langues ou plutôt de patois entre lesquels elle avait
à choisir en naissant. Aussi (et remarquez bien ici un fait qui
nous explique le peu d'originalité dont on accuse très-justement la
littérature française), quand il fallut choisir définitivement sa
langue, au moment où, sous les Valois, la nation fut assez formée
et assez policée pour avoir une littérature, que fit-elle? Dans
l'embarras de ce choix, elle rejeta tous ces patois et toutes ces
ébauches de littérature romane, celtique, languedocienne, qui lui
auraient donné du moins un caractère plus original, plus libre, plus
propre à ses idées comme à ses moeurs, comme à son climat, et elle
choisit le latin, souche commune et vieillie de tous ces idiomes,
pour latiniser son mauvais français.
De ce jour-là, son originalité fut perdue pour longtemps; car, en
se décidant pour le latin et pour le grec, beaux modèles de langues
sans doute, elle se décida du même coup pour l'imitation servile des
littératures sorties du latin et du grec, l'imitation, ce fléau des
littératures originales!
Fut-ce un bien, fut-ce un mal, que ce caractère servilement imitateur
du latin et du grec dans la littérature française naissante? C'est un
curieux problème à examiner et à résoudre. Nous le ferons ailleurs;
mais nous penchons, contre nos instincts mêmes, à répondre que ce fut
un bien.
Sans doute, la littérature française de notre grand siècle et jusqu'à
nos jours y a beaucoup perdu, poétiquement parlant, en vérité, en
spontanéité, en naïveté, en originalité. Corneille et Racine ont été
des poëtes plus grecs et plus latins que français; Bossuet lui-même
a été plus hébraïque que gaulois. Deux siècles ont été perdus à
calquer avec un génie fourvoyé les littératures grecque et romaine;
nous ne saurions assez le déplorer pour ces grands hommes qui ont
consumé ainsi leurs forces et leur nom à être des reflets et des
satellites de littératures éteintes, au lieu d'être les phares et les
lueurs d'une pensée française et originale.
Mais, d'un autre côté, on ne peut se dissimuler que l'imitation
d'abord puérile, puis libre, de deux langues aussi bien construites,
aussi rationnelles, aussi mûres que le grec et le latin (dérivant
presque en entier elles-mêmes du _sanscrit_, la source indienne de
toutes langues); on ne peut se dissimuler, disons-nous, que cette
imitation n'ait été un travail très-perdu pour nos écrivains et nos
poëtes, mais très-utile pour notre langue française elle-même; on ne
peut méconnaître qu'en se calquant sur ce grec, sur ce latin, sur
ce sanscrit, langues toutes faites et presque parfaites, la langue
française n'y ait contracté une rigueur de construction, une solidité
de membrures, une disposition de parties du discours, une propriété
de verbe, une logique de sens, une clarté de tours et une maturité
de mots qui en ont fait, à l'heure où nous sommes, un des plus
parfaits instruments de pensée donnés à un peuple pour créer et pour
répandre son esprit dans l'univers et pour le propager loin dans la
postérité.
Ainsi consolons-nous d'être les fils de ces deux ou trois siècles
qui ont perdu leur temps à calquer des langues et des littératures
mortes. Ces littératures mortes avaient quelque chose d'excellent à
prendre dans leurs sépulcres, c'étaient leurs ossements; revêtons-les
d'une nouvelle chair, animons-les d'un nouvel esprit, et nous aurons
renoué, grâce à nos ancêtres imitateurs, les deux plus belles choses
dont puisse se composer une littérature parfaite, les langues
anciennes et la pensée moderne. Nos poëtes et nos écrivains ont perdu
leur temps, mais la nation a gagné une langue; c'est à nous et à nos
neveux de rendre à cette langue le caractère d'originalité, non plus
puérile, mais virile, que chaque grand peuple trouve tôt ou tard à
l'âge de sa maturité.
Ce triple caractère, nous l'avons dit, c'est le _bon sens_, le _bon
goût_ et l'_universalité_.