XIV

Le malheur de la littérature française, si tardive à naître et qui

date à peine d'hier (deux siècles, c'est hier pour une littérature);

le malheur de la littérature française fut précisément cette

diversité de langues ou plutôt de patois entre lesquels elle avait

à choisir en naissant. Aussi (et remarquez bien ici un fait qui

nous explique le peu d'originalité dont on accuse très-justement la

littérature française), quand il fallut choisir définitivement sa

langue, au moment où, sous les Valois, la nation fut assez formée

et assez policée pour avoir une littérature, que fit-elle? Dans

l'embarras de ce choix, elle rejeta tous ces patois et toutes ces

ébauches de littérature romane, celtique, languedocienne, qui lui

auraient donné du moins un caractère plus original, plus libre, plus

propre à ses idées comme à ses moeurs, comme à son climat, et elle

choisit le latin, souche commune et vieillie de tous ces idiomes,

pour latiniser son mauvais français.

De ce jour-là, son originalité fut perdue pour longtemps; car, en

se décidant pour le latin et pour le grec, beaux modèles de langues

sans doute, elle se décida du même coup pour l'imitation servile des

littératures sorties du latin et du grec, l'imitation, ce fléau des

littératures originales!

Fut-ce un bien, fut-ce un mal, que ce caractère servilement imitateur

du latin et du grec dans la littérature française naissante? C'est un

curieux problème à examiner et à résoudre. Nous le ferons ailleurs;

mais nous penchons, contre nos instincts mêmes, à répondre que ce fut

un bien.

Sans doute, la littérature française de notre grand siècle et jusqu'à

nos jours y a beaucoup perdu, poétiquement parlant, en vérité, en

spontanéité, en naïveté, en originalité. Corneille et Racine ont été

des poëtes plus grecs et plus latins que français; Bossuet lui-même

a été plus hébraïque que gaulois. Deux siècles ont été perdus à

calquer avec un génie fourvoyé les littératures grecque et romaine;

nous ne saurions assez le déplorer pour ces grands hommes qui ont

consumé ainsi leurs forces et leur nom à être des reflets et des

satellites de littératures éteintes, au lieu d'être les phares et les

lueurs d'une pensée française et originale.

Mais, d'un autre côté, on ne peut se dissimuler que l'imitation

d'abord puérile, puis libre, de deux langues aussi bien construites,

aussi rationnelles, aussi mûres que le grec et le latin (dérivant

presque en entier elles-mêmes du _sanscrit_, la source indienne de

toutes langues); on ne peut se dissimuler, disons-nous, que cette

imitation n'ait été un travail très-perdu pour nos écrivains et nos

poëtes, mais très-utile pour notre langue française elle-même; on ne

peut méconnaître qu'en se calquant sur ce grec, sur ce latin, sur

ce sanscrit, langues toutes faites et presque parfaites, la langue

française n'y ait contracté une rigueur de construction, une solidité

de membrures, une disposition de parties du discours, une propriété

de verbe, une logique de sens, une clarté de tours et une maturité

de mots qui en ont fait, à l'heure où nous sommes, un des plus

parfaits instruments de pensée donnés à un peuple pour créer et pour

répandre son esprit dans l'univers et pour le propager loin dans la

postérité.

Ainsi consolons-nous d'être les fils de ces deux ou trois siècles

qui ont perdu leur temps à calquer des langues et des littératures

mortes. Ces littératures mortes avaient quelque chose d'excellent à

prendre dans leurs sépulcres, c'étaient leurs ossements; revêtons-les

d'une nouvelle chair, animons-les d'un nouvel esprit, et nous aurons

renoué, grâce à nos ancêtres imitateurs, les deux plus belles choses

dont puisse se composer une littérature parfaite, les langues

anciennes et la pensée moderne. Nos poëtes et nos écrivains ont perdu

leur temps, mais la nation a gagné une langue; c'est à nous et à nos

neveux de rendre à cette langue le caractère d'originalité, non plus

puérile, mais virile, que chaque grand peuple trouve tôt ou tard à

l'âge de sa maturité.

Ce triple caractère, nous l'avons dit, c'est le _bon sens_, le _bon

goût_ et l'_universalité_.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 54 / 197 题