Sans doute cette fusion de toutes ces races, de tous ces caractères
et de toutes ces facultés opposées qui s'est opérée dans le bassin
français entre les Alpes, les Pyrénées, les deux mers, en effaçant
ces divers génies, a dû en même temps effacer quelque chose des
facultés dominantes de chacune de ces races. Nous ne le nions pas.
C'est par là que la France est plus policée, c'est par là qu'elle est
moins originale; c'est par là qu'en politique elle a Montesquieu et
qu'elle n'a pas Machiavel; c'est par là qu'en poésie elle a Racine
et qu'elle n'a pas Shakspeare; c'est par là qu'en philosophie elle a
Voltaire et qu'elle n'a pas Bacon, Newton ou Leibnitz.
Mais, si elle a moins d'originalité et moins de profondeur, elle a
aussi bien plus de convenance, de choix et de goût dans l'esprit.
Voilà pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître dans la
littérature française les trois grands caractères qui finissent par
dominer un monde et une ère de l'esprit humain. Ces trois grandes
qualités, selon nous, sont:
L'_universalité_, le _bon sens_ et le _bon goût_.
Ce n'est pas par ces trois caractères qu'on étonne de loin en loin
l'univers, mais c'est par ces trois caractères qu'on le conquiert
lentement et qu'on le possède longtemps. Ce n'est pas par là qu'on a
les plus grands hommes littéraires, mais c'est par là qu'on a la plus
grande littérature parmi les nations lettrées.
Ceci vous deviendra plus évident l'année prochaine, quand je prendrai
devant vous corps à corps les poëtes, les philosophes, les orateurs,
les écrivains français depuis l'origine des lettres chez nous, et
que je les comparerai, en les analysant, aux maîtres des autres
littératures de l'Europe moderne. Ce ne sont pas nos poëtes et nos
écrivains qui auront le plus de facultés excellentes, mais ce sont
eux qui auront le moins d'imperfections et de vices dans la pensée;
ce ne sont pas eux qui auront la grande imagination, mais ce sont eux
qui auront le grand discernement. Les miracles seront ailleurs; la
perfection relative et continue sera ici.
Nous ne croyons, en sentant ainsi, ni déprécier les autres races
européennes, ni flatter la France. Dieu partage ses dons, et le
peuple qui croit tout avoir à lui tout seul n'a que son ignorance
et sa vanité. Ce don du bon sens, du bon goût et de l'universalité
est assez beau pour qu'on s'en contente. D'ailleurs c'est celui qui
promet le plus long avenir à une nation littéraire. L'imagination
vieillit et tarit, le bon sens et le bon goût ne vieillissent pas;
ils se perfectionnent avec les siècles. La France paraît destinée à
hériter de l'Europe.