IV

Or que s'ensuit-il encore pour tout être pensant? Il s'ensuit qu'il

y a pour l'homme deux destinées. Une destinée sur la terre, qui

commence à sa naissance et qui finit à sa dernière respiration, à

sa petite place sur ce petit atome en mouvement qu'on appelle le

globe, destinée toute correspondante à cette matière dont nos sens,

empruntés pour quelques jours à la terre, sont formés. Il s'ensuit,

avec la même certitude, qu'il y a pour l'homme immatériel, ou pour

l'âme incorporelle de l'homme enfin délivrée de ses sens, une

autre destinée, destinée immatérielle toute correspondante aussi à

la nature intellectuelle et morale de cet être créé appelé homme

ici-bas, et on ne sait de quel nom divin ailleurs.

Si cela n'était pas ainsi, les trois grands témoins de Dieu:

l'intelligence, la conscience, l'évidence intérieure, auraient menti

en nous, c'est-à-dire que ces trois grands témoins, subornés par la

vérité suprême, Dieu, auraient été chargés par Dieu de se jouer en

son nom de l'intelligence, de l'évidence, de la conscience, de la

vérité, de la foi, de l'espérance de l'homme! Absurdité ou blasphème,

qui ferait tomber les écailles des yeux et les étoiles du firmament!

Il existe donc un monde invisible où l'homme, après avoir achevé sa

destinée matérielle, poursuit sa destinée intellectuelle et morale.

Rien n'est fini quand tout est fini; car tout s'enchaîne et tout

recommence. Les cieux, les limbes, les purgatoires, les enfers, dans

toutes les religions, sont les noms divers des CONSÉQUENCES de la

vie matérielle que nous retrouvons dans la vie immatérielle, après

ce monde, pour nous purifier, nous punir, nous récompenser dans un

autre monde.

Je plains, sans les accuser, ceux qui ne croient pas au monde

invisible. Quant à moi, j'y crois mille fois plus fermement qu'à ce

monde visible; car je crois à l'oeil de l'intelligence mille fois

plus qu'à l'oeil de chair! On peut aveugler les sens, mais qui peut

aveugler l'évidence en moi? L'évidence, c'est l'oeil de Dieu en nous.

V

Il s'ensuit enfin que tous les peuples, depuis l'origine des peuples,

ont imaginé un monde invisible, surnaturel et éternel, faisant suite

et complément au monde passager où nous agissons. Il s'ensuit que les

poëtes, ces organes réputés divins de l'imagination du genre humain,

ont été forcés d'introduire dans le poëme épique, ce grand résumé

chanté des deux mondes, un monde invisible à côté et au delà du monde

visible, la matière et l'esprit, l'homme complet, héros ou martyr sur

la terre, demi-dieu dans les olympes, ou supplicié dans les enfers.

Voilà pourquoi le surnaturel ou le merveilleux fait partie obligée

du poëme épique. Sans ce monde de l'esprit superposé au monde de la

matière, l'imagination ou la piété de l'homme n'est pas satisfaite.

On ne lui montre qu'un monde, il en veut deux; et il a raison

d'en vouloir deux, car il y en a deux dans un. Le poëme qui finit

au tombeau finit dans une énigme, et l'humanité ainsi n'a pas de

dénoûment.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 46 / 197 题