Or que s'ensuit-il encore pour tout être pensant? Il s'ensuit qu'il
y a pour l'homme deux destinées. Une destinée sur la terre, qui
commence à sa naissance et qui finit à sa dernière respiration, à
sa petite place sur ce petit atome en mouvement qu'on appelle le
globe, destinée toute correspondante à cette matière dont nos sens,
empruntés pour quelques jours à la terre, sont formés. Il s'ensuit,
avec la même certitude, qu'il y a pour l'homme immatériel, ou pour
l'âme incorporelle de l'homme enfin délivrée de ses sens, une
autre destinée, destinée immatérielle toute correspondante aussi à
la nature intellectuelle et morale de cet être créé appelé homme
ici-bas, et on ne sait de quel nom divin ailleurs.
Si cela n'était pas ainsi, les trois grands témoins de Dieu:
l'intelligence, la conscience, l'évidence intérieure, auraient menti
en nous, c'est-à-dire que ces trois grands témoins, subornés par la
vérité suprême, Dieu, auraient été chargés par Dieu de se jouer en
son nom de l'intelligence, de l'évidence, de la conscience, de la
vérité, de la foi, de l'espérance de l'homme! Absurdité ou blasphème,
qui ferait tomber les écailles des yeux et les étoiles du firmament!
Il existe donc un monde invisible où l'homme, après avoir achevé sa
destinée matérielle, poursuit sa destinée intellectuelle et morale.
Rien n'est fini quand tout est fini; car tout s'enchaîne et tout
recommence. Les cieux, les limbes, les purgatoires, les enfers, dans
toutes les religions, sont les noms divers des CONSÉQUENCES de la
vie matérielle que nous retrouvons dans la vie immatérielle, après
ce monde, pour nous purifier, nous punir, nous récompenser dans un
autre monde.
Je plains, sans les accuser, ceux qui ne croient pas au monde
invisible. Quant à moi, j'y crois mille fois plus fermement qu'à ce
monde visible; car je crois à l'oeil de l'intelligence mille fois
plus qu'à l'oeil de chair! On peut aveugler les sens, mais qui peut
aveugler l'évidence en moi? L'évidence, c'est l'oeil de Dieu en nous.
V
Il s'ensuit enfin que tous les peuples, depuis l'origine des peuples,
ont imaginé un monde invisible, surnaturel et éternel, faisant suite
et complément au monde passager où nous agissons. Il s'ensuit que les
poëtes, ces organes réputés divins de l'imagination du genre humain,
ont été forcés d'introduire dans le poëme épique, ce grand résumé
chanté des deux mondes, un monde invisible à côté et au delà du monde
visible, la matière et l'esprit, l'homme complet, héros ou martyr sur
la terre, demi-dieu dans les olympes, ou supplicié dans les enfers.
Voilà pourquoi le surnaturel ou le merveilleux fait partie obligée
du poëme épique. Sans ce monde de l'esprit superposé au monde de la
matière, l'imagination ou la piété de l'homme n'est pas satisfaite.
On ne lui montre qu'un monde, il en veut deux; et il a raison
d'en vouloir deux, car il y en a deux dans un. Le poëme qui finit
au tombeau finit dans une énigme, et l'humanité ainsi n'a pas de
dénoûment.