VI

J'en ai fini avec la métaphysique; mais vous allez voir qu'elle

était nécessaire même pour vous expliquer pourquoi l'Europe moderne

n'avait pas et ne pouvait pas avoir de poëme épique. Et maintenant

je reprends, et je dis: L'Europe moderne ne peut pas avoir de poëme

épique, parce qu'elle en a un.

Et où est-il, ce poëme épique que l'Europe lit à son insu depuis des

siècles sans que ses poëtes s'en soient aperçus?

Il est dans sa _Bible_, ou plutôt il est sa _Bible_ elle-même.

Nous ne comprenons pas que M. de Chateaubriand, qui a fait un si beau

livre et un livre souvent si sophistique sur les beautés poétiques

de la religion chrétienne, se soit acharné à prétendre que le

christianisme avait enfanté des foules de poëmes prétendus épiques,

tantôt avec le merveilleux des contes arabes, comme dans le Tasse;

tantôt avec le merveilleux mixte de l'Évangile et de l'Olympe, comme

dans le Dante; tantôt avec le merveilleux des froides allégories,

comme dans Voltaire, sans s'apercevoir que tous ces poëmes n'étaient

pas les véritables épopées nationales du monde chrétien, mais que la

Bible était la seule épopée, et que _Moïse_ était le seul _Homère_

des siècles et des peuples qui datent de la Bible.

Comment voulez-vous, en effet, qu'il y ait pour les peuples nés

dans la théogonie hébraïque ou chrétienne, des poëtes de fantaisie

qui puissent lutter avec cette poésie devenue dogme, et avec ce

merveilleux devenu foi? C'est impossible.

Quoi! voilà un livre réputé vieux comme le monde, écrit, selon les

Hébreux et selon les chrétiens, sous la dictée de l'écrivain dont

les mots sont des astres et dont les pages sont firmaments! Ce livre

raconte en versets, dont chacun est un vers qui trouve son écho dans

un autre vers, les pensées de Dieu, la création du monde en six

grandes journées de l'ouvrier divin, qui sont peut-être des semaines

de siècles; la naissance du premier homme, son ennui solitaire dans

l'isolement de son être, qui n'est qu'un morne ennui sans l'amour;

l'éclosion nocturne de la femme, qui sort, comme le plus beau

des rêves, du coeur de l'homme; les amours de ces deux créatures

complétées l'une par l'autre dans ce premier couple dont le fils et

les filles seront le genre humain; leurs délices dans un jardin à

demi céleste; leur pastorale enchantée sous les bocages de l'Éden;

leur fraternité avec tous les animaux aimants qui parlaient alors;

leur liberté encore exempte de chute; leur tentation allégorique de

trop savoir le secret de la science divine, secret réservé seul au

Créateur, inhérent à sa divinité; leur faute, de curiosité légère

chez la femme, de complaisance amoureuse chez l'époux; leur tristesse

après le péché, premier réveil de la conscience, cette révélation par

sentiment du bien et du mal; leur citation au tribunal divin; les

excuses de l'homme pour rejeter lâchement le crime sur sa complice,

le silence de la femme, qui s'avoue coupable par les premières

larmes versées dans le monde; leur expulsion; leur pèlerinage sur

la terre devenue rebelle; la naissance de leurs enfants dans la

douleur; le travail sous toutes les formes, premier supplice de

l'humanité; le premier meurtre faisant boire à la terre le sang de

l'homme par la main d'un frère; puis la multiplication de la race

pervertie dans sa source; puis le déluge couvrant les sommets des

montagnes; une arche sauvant un juste, sa famille, tous les animaux

innocents; puis la vie patriarcale, en familiarité avec des esprits

intermédiaires appelés des anges, esprits tellement familiers qu'ils

se confondent à chaque instant sur la terre avec les hommes, auxquels

ils apportent les messages de Dieu; puis un peuple choisi de la

semence d'Abraham; des épisodes naïfs et pathétiques, comme ceux de

Joseph, de Tobie, de Ruth; une captivité amère chez les Égyptiens; un

libérateur, un législateur, un révélateur, un prophète, un poëte, un

historien inspiré dans Moïse; puis des annales pleines de guerres, de

conquêtes, de politique, de liberté, de servitude, de larmes et de

sang; puis des prophètes moitié tribuns, moitié lyriques, gouvernant,

agitant, subjuguant le peuple par l'autorité des inspirations, la

majesté des images, la foudre de la langue, la divinité de la parole;

puis des grandeurs et des décadences qui montent et descendent de

Salomon à Hérode; puis l'assujettissement aux Romains; puis un

Calvaire, où un prophète plus surnaturel monte sur un autre arbre de

science pour proclamer l'abolition de l'ancienne loi, et promulguer

pour l'homme, sans acception de tribus, Juifs et païens, une loi plus

douce scellée de son sang;

Puis une autre terre et un autre ciel pour l'univers romain devenu

l'Europe.

N'est-ce pas là un poëme à la fois merveilleux, philosophique,

populaire, qui s'empare d'avance de toutes les imaginations dont

le poëte épique chercherait vainement à s'emparer après celui-là?

La place n'est-elle pas prise? Poëme immense qui commence par une

pastorale dans un ciel terrestre, qui se poursuit par des épithalames

comme le Cantique des cantiques, par des élégies dans les Psaumes de

David, par des odes dans les versets des prophètes, par une tragédie

dans l'holocauste d'une victime pure sur le Golgotha, et dans des

apothéoses dans le ciel final des esprits!... En sorte que toute

l'humanité naissante, déchue, gémissante, priante, chancelante,

vivante, morte, ressuscitée, est contenue et exprimée dans cette

épopée des races hébraïques; que le prêtre et le poëte n'est qu'un

seul homme pour les peuples de cette théogonie; et que toutes les

fois que le peuple assiste à ses mystères dans les temples, il entend

le pontife réciter ses annales, chanter ses hymnes, commémorer

ses drames, et qu'il assiste ainsi à sa propre épopée en action!

Quel rôle reste-t-il au merveilleux des poëtes épiques dans des

contrées où l'on apprend par coeur ce livre aux générations qui se

renouvellent, pendant que le lait des mères coule encore sur les

lèvres des enfants?

N'accusons donc pas l'Europe moderne de n'avoir pas de poëme épique.

Ce n'est pas la faute de sa poésie, c'est la conséquence de sa Bible,

plus poétique et plus merveilleuse que ses poëmes. Il n'y a dans ce

fait aucun symptôme de dépérissement de son génie ni de stérilité

dans sa séve; il y a, au contraire, le symptôme d'une soif d'infini

et de merveilleux qui atteste la jeunesse d'imagination dans les

peuples. Nous reviendrons l'année prochaine sur ce sujet, quand

nous étudierons littérairement, et non théologiquement, les poëmes

hébraïques dans la Bible: Bossuet lui-même les a étudiés à ce point

de vue.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 47 / 197 题