III

Nous avons dit tout à l'heure: Le poëme épique, c'est le monde.

Or le monde est double, ou plutôt il y a dans le monde deux mondes:

le monde qu'on voit, et le monde invisible; l'un est aussi certain

que l'autre, quoiqu'il ne tombe pas sous les sens, parce qu'il tombe

sous le sens des sens, l'INTELLIGENCE!

Que nous dit cet oracle intérieur qu'on nomme l'évidence? Il nous dit:

La matière existe. Nous la voyons, nous la palpons, nous la foulons

sous nos pieds sous forme de terre, nous la contemplons sur nos têtes

sous forme d'air, de lumière, de feu, d'astres, de firmament. Ou il

faut nier tous nos sens et nous suicider mentalement nous-même, ou il

faut confesser que la matière existe.

Mais il existe autre chose que la matière; cela est d'un autre

ordre d'évidence, mais cela est tout aussi évident. Il y a en nous

et hors de nous un être qui ne tombe pas sous nos sens, c'est ce

que nous appelons l'_esprit_. L'esprit divin, incréé, illimité,

infini, tout-puissant et tout parfait, si nous appliquons ce mot à

Dieu, l'Être des êtres; l'esprit créé, borné, fini, impuissant et

imparfait, si nous appliquons ce mot à l'âme de la nature, à l'âme

de l'homme, ou à toutes les autres espèces d'âmes dont il a plu à

Dieu de douer les différents êtres sortis de sa création à divers

degrés. L'intelligence, la pensée, la volonté, la conscience,

la moralité ou l'immoralité, le choix entre le bien et le mal,

la liberté, la perversité ou la sainteté des actes, sont des

phénomènes intellectuels de cet être appelé esprit; phénomènes aussi

inexplicables, mais aussi incontestables pour l'homme de bonne foi,

que les phénomènes matériels le sont pour nos sens. C'est le _mens

agitat molem_ des poëtes, le ressort surnaturel, caché mais sensible,

qui remue, qui régit, qui gouverne le monde divin.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 45 / 197 题