Nous avons dit tout à l'heure: Le poëme épique, c'est le monde.
Or le monde est double, ou plutôt il y a dans le monde deux mondes:
le monde qu'on voit, et le monde invisible; l'un est aussi certain
que l'autre, quoiqu'il ne tombe pas sous les sens, parce qu'il tombe
sous le sens des sens, l'INTELLIGENCE!
Que nous dit cet oracle intérieur qu'on nomme l'évidence? Il nous dit:
La matière existe. Nous la voyons, nous la palpons, nous la foulons
sous nos pieds sous forme de terre, nous la contemplons sur nos têtes
sous forme d'air, de lumière, de feu, d'astres, de firmament. Ou il
faut nier tous nos sens et nous suicider mentalement nous-même, ou il
faut confesser que la matière existe.
Mais il existe autre chose que la matière; cela est d'un autre
ordre d'évidence, mais cela est tout aussi évident. Il y a en nous
et hors de nous un être qui ne tombe pas sous nos sens, c'est ce
que nous appelons l'_esprit_. L'esprit divin, incréé, illimité,
infini, tout-puissant et tout parfait, si nous appliquons ce mot à
Dieu, l'Être des êtres; l'esprit créé, borné, fini, impuissant et
imparfait, si nous appliquons ce mot à l'âme de la nature, à l'âme
de l'homme, ou à toutes les autres espèces d'âmes dont il a plu à
Dieu de douer les différents êtres sortis de sa création à divers
degrés. L'intelligence, la pensée, la volonté, la conscience,
la moralité ou l'immoralité, le choix entre le bien et le mal,
la liberté, la perversité ou la sainteté des actes, sont des
phénomènes intellectuels de cet être appelé esprit; phénomènes aussi
inexplicables, mais aussi incontestables pour l'homme de bonne foi,
que les phénomènes matériels le sont pour nos sens. C'est le _mens
agitat molem_ des poëtes, le ressort surnaturel, caché mais sensible,
qui remue, qui régit, qui gouverne le monde divin.