Le dîner fut sobre et court; il n'y avait à table que l'abbé et trois
ou quatre amis de la maison. J'y fus traité par la comtesse en enfant
gâté qu'on veut flatter en l'élevant à la dignité d'homme fait, pour
ne pas le faire rougir de son âge. Après le dîner, on rentra dans le
cabinet de conversation, où un cercle d'hommes éminents de Florence
et d'étrangers des différentes capitales d'Italie se forma autour
de la comtesse. J'écoutais avec recueillement les noms de chaque
nouveau visiteur, annoncés par les domestiques. C'étaient quelques
noms de la haute aristocratie de Rome, de Naples, de Florence,
de Venise, de Bologne, qui m'étaient familiers par l'histoire,
et quelques autres noms de poëtes, de professeurs, d'écrivains,
encore nouveaux et énigmatiques pour moi. À mesure que ces hommes
d'élite étaient introduits, ils s'asseyaient en demi-cercle en
face d'une petite table chargée de livres, derrière laquelle la
comtesse d'Albany était à demi-couchée sur un canapé. La société,
peu nombreuse, n'avait rien de ce libre désordre qui dissémine en
plusieurs groupes une conversation française; c'était plutôt une
académie qu'un cercle. L'entretien, entièrement sevré de politique ou
d'allusions aux choses du temps, à cause de l'ombrageuse vigilance
de la police française en Italie, ressemblait plus à un dialogue
des morts qu'à un entretien des vivants; il roula entièrement sur
la prééminence que chaque contrée de l'Italie moderne pouvait
revendiquer sur les contrées rivales. Chacune de ces contrées
paraissait avoir son représentant dans un des interlocuteurs qui
plaidait la cause de sa capitale devant la reine détrônée d'un pays
que les Romains appelaient, il y a peu de siècles, barbare.
Depuis Sannazar à Naples, Dante, Politien, Boccace en Toscane, tout
le siècle de Léon X à Rome, tout celui des Médicis à Florence, toute
la période des princes littéraires de la maison d'Est, jusqu'à
Alfieri à Turin, Goldoni à Venise, Monti, Parini, Beccaria à Milan,
la multitude innombrable de noms justement séculaires qui se déroula
dans cet entretien, les citations présentes à la mémoire comme si les
livres eussent été sous les yeux, les observations fortes et fines,
les rivalités balancées, les enthousiasmes raisonnés, la science
présente et unanime de tous les monuments de la pensée italienne dans
les hommes qui composaient ce cénacle, me jetèrent dans un véritable
vertige d'admiration pour ce génie italien que l'on peut fouler aux
pieds des armées, mais que l'on ne peut jamais rendre improductif:
plante qui végète comme les ronces du Colisée, plus vivace dans les
ruines que dans les sillons.
Quelqu'un cita à la fin de la conversation cette phrase d'Alfieri:
_La pianta uomo nasce più forte e più robusta in Italia_, etc.,
etc. «La plante homme naît plus forte et plus robuste en Italie
qu'ailleurs!» mot fier mais vrai. La cendre des siècles est féconde
comme celle des incendies.