XXXII

Le dîner fut sobre et court; il n'y avait à table que l'abbé et trois

ou quatre amis de la maison. J'y fus traité par la comtesse en enfant

gâté qu'on veut flatter en l'élevant à la dignité d'homme fait, pour

ne pas le faire rougir de son âge. Après le dîner, on rentra dans le

cabinet de conversation, où un cercle d'hommes éminents de Florence

et d'étrangers des différentes capitales d'Italie se forma autour

de la comtesse. J'écoutais avec recueillement les noms de chaque

nouveau visiteur, annoncés par les domestiques. C'étaient quelques

noms de la haute aristocratie de Rome, de Naples, de Florence,

de Venise, de Bologne, qui m'étaient familiers par l'histoire,

et quelques autres noms de poëtes, de professeurs, d'écrivains,

encore nouveaux et énigmatiques pour moi. À mesure que ces hommes

d'élite étaient introduits, ils s'asseyaient en demi-cercle en

face d'une petite table chargée de livres, derrière laquelle la

comtesse d'Albany était à demi-couchée sur un canapé. La société,

peu nombreuse, n'avait rien de ce libre désordre qui dissémine en

plusieurs groupes une conversation française; c'était plutôt une

académie qu'un cercle. L'entretien, entièrement sevré de politique ou

d'allusions aux choses du temps, à cause de l'ombrageuse vigilance

de la police française en Italie, ressemblait plus à un dialogue

des morts qu'à un entretien des vivants; il roula entièrement sur

la prééminence que chaque contrée de l'Italie moderne pouvait

revendiquer sur les contrées rivales. Chacune de ces contrées

paraissait avoir son représentant dans un des interlocuteurs qui

plaidait la cause de sa capitale devant la reine détrônée d'un pays

que les Romains appelaient, il y a peu de siècles, barbare.

Depuis Sannazar à Naples, Dante, Politien, Boccace en Toscane, tout

le siècle de Léon X à Rome, tout celui des Médicis à Florence, toute

la période des princes littéraires de la maison d'Est, jusqu'à

Alfieri à Turin, Goldoni à Venise, Monti, Parini, Beccaria à Milan,

la multitude innombrable de noms justement séculaires qui se déroula

dans cet entretien, les citations présentes à la mémoire comme si les

livres eussent été sous les yeux, les observations fortes et fines,

les rivalités balancées, les enthousiasmes raisonnés, la science

présente et unanime de tous les monuments de la pensée italienne dans

les hommes qui composaient ce cénacle, me jetèrent dans un véritable

vertige d'admiration pour ce génie italien que l'on peut fouler aux

pieds des armées, mais que l'on ne peut jamais rendre improductif:

plante qui végète comme les ronces du Colisée, plus vivace dans les

ruines que dans les sillons.

Quelqu'un cita à la fin de la conversation cette phrase d'Alfieri:

_La pianta uomo nasce più forte e più robusta in Italia_, etc.,

etc. «La plante homme naît plus forte et plus robuste en Italie

qu'ailleurs!» mot fier mais vrai. La cendre des siècles est féconde

comme celle des incendies.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 42 / 197 题