XXXI

Le lendemain à mon réveil, je reçus un billet très-poli et

très-empressé de la comtesse d'Albany (billet que je garde encore,

quoique j'aie reçu depuis d'autres lettres d'elle). Elle m'y parlait

de son ami M. de Santilly, de qui elle serait heureuse d'avoir des

nouvelles, et elle m'invitait à dîner pour le jour suivant.

Je me rendis avec le même habit, le même pantalon et le même gilet,

que j'avais réservés pour ce grand jour de son invitation. Je frappai

avec plus d'assurance; trois domestiques en deuil me reçurent dans le

corridor. Je montai l'escalier, puis je redescendis quelques marches

qui conduisaient à une espèce d'entre-sol dont la comtesse avait

fait son cabinet de _conversation_, comme on dit en Italie, et je me

trouvai en face de la reine détrônée de la Grande-Bretagne.

Rien ne rappelait en elle, à cette époque déjà un peu avancée de

sa vie, ni la reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était

une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids,

avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son

visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes

lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient une lumière,

ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, toute sa

physionomie une intelligence et une grâce d'expression qui faisaient

souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses

manières sans apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de

suite ceux qui l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle

descendait au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y

avait de naturel dans sa personne. En peu de minutes d'entretien,

encourageant de son côté, timide du mien, je me sentis aussi à l'aise

devant elle que si je l'avais vue tous les jours. «M. de Santilly

me mande que vous écrivez des vers,» me dit-elle en souriant de ma

jeunesse et de ma confusion. «Vous êtes sans doute curieux de visiter

la chambre et la bibliothèque du grand homme que l'Italie a perdu.

Je vais vous y faire conduire.» Puis elle fit signe à un vieil abbé,

dont j'ai oublié le nom, de m'accompagner dans deux pièces voisines.

Nous remontâmes les marches que j'avais descendues, et je me

trouvai au premier étage, de plain-pied avec la chambre et avec

la bibliothèque d'Alfieri. Les volets fermés ne laissaient entrer

qu'un demi-jour dans l'appartement. On pouvait se figurer que le

grand homme l'habitait encore. J'étais transi; je ne pouvais parler,

à peine regarder. Ces livres tant de fois feuilletés par une main

magistrale, cette table sur laquelle quelques volumes grecs et

quelques pages de la même langue non achevées attestaient que la mort

l'avait surpris dans ces fortes études, le lit où il avait rêvé, la

plume avec laquelle il avait écrit, tous ces meubles qui semblaient

attendre leur maître, cette ombre de la chambre sur les murs, dans

laquelle on pouvait s'imaginer voir encore l'ombre colossale du poëte

(Alfieri était un géant), enfin ce tapis usé par ses pas pendant

ses longues insomnies poétiques, me remplissaient de stupeur et de

silence. La présence de l'abbé m'empêcha seule de m'agenouiller sur

le plancher pour baiser ces traces. J'ai toujours craint de paraître

affecté en me montrant ému. Je me contentai d'arracher furtivement

une barbe de plume encore noircie de l'encre du maître, et de la

glisser dans mon chapeau pour emporter au moins cette relique de

poésie. Je la possède encore, avec une feuille du laurier de Virgile

au Pausilippe et un grain de la brique rouge du cachot du Tasse à

Ferrare; monuments pieux de mes nombreux pèlerinages aux tombeaux des

grands esprits.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 41 / 197 题