Le lendemain à mon réveil, je reçus un billet très-poli et
très-empressé de la comtesse d'Albany (billet que je garde encore,
quoique j'aie reçu depuis d'autres lettres d'elle). Elle m'y parlait
de son ami M. de Santilly, de qui elle serait heureuse d'avoir des
nouvelles, et elle m'invitait à dîner pour le jour suivant.
Je me rendis avec le même habit, le même pantalon et le même gilet,
que j'avais réservés pour ce grand jour de son invitation. Je frappai
avec plus d'assurance; trois domestiques en deuil me reçurent dans le
corridor. Je montai l'escalier, puis je redescendis quelques marches
qui conduisaient à une espèce d'entre-sol dont la comtesse avait
fait son cabinet de _conversation_, comme on dit en Italie, et je me
trouvai en face de la reine détrônée de la Grande-Bretagne.
Rien ne rappelait en elle, à cette époque déjà un peu avancée de
sa vie, ni la reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était
une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids,
avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son
visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes
lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient une lumière,
ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, toute sa
physionomie une intelligence et une grâce d'expression qui faisaient
souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses
manières sans apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de
suite ceux qui l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle
descendait au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y
avait de naturel dans sa personne. En peu de minutes d'entretien,
encourageant de son côté, timide du mien, je me sentis aussi à l'aise
devant elle que si je l'avais vue tous les jours. «M. de Santilly
me mande que vous écrivez des vers,» me dit-elle en souriant de ma
jeunesse et de ma confusion. «Vous êtes sans doute curieux de visiter
la chambre et la bibliothèque du grand homme que l'Italie a perdu.
Je vais vous y faire conduire.» Puis elle fit signe à un vieil abbé,
dont j'ai oublié le nom, de m'accompagner dans deux pièces voisines.
Nous remontâmes les marches que j'avais descendues, et je me
trouvai au premier étage, de plain-pied avec la chambre et avec
la bibliothèque d'Alfieri. Les volets fermés ne laissaient entrer
qu'un demi-jour dans l'appartement. On pouvait se figurer que le
grand homme l'habitait encore. J'étais transi; je ne pouvais parler,
à peine regarder. Ces livres tant de fois feuilletés par une main
magistrale, cette table sur laquelle quelques volumes grecs et
quelques pages de la même langue non achevées attestaient que la mort
l'avait surpris dans ces fortes études, le lit où il avait rêvé, la
plume avec laquelle il avait écrit, tous ces meubles qui semblaient
attendre leur maître, cette ombre de la chambre sur les murs, dans
laquelle on pouvait s'imaginer voir encore l'ombre colossale du poëte
(Alfieri était un géant), enfin ce tapis usé par ses pas pendant
ses longues insomnies poétiques, me remplissaient de stupeur et de
silence. La présence de l'abbé m'empêcha seule de m'agenouiller sur
le plancher pour baiser ces traces. J'ai toujours craint de paraître
affecté en me montrant ému. Je me contentai d'arracher furtivement
une barbe de plume encore noircie de l'encre du maître, et de la
glisser dans mon chapeau pour emporter au moins cette relique de
poésie. Je la possède encore, avec une feuille du laurier de Virgile
au Pausilippe et un grain de la brique rouge du cachot du Tasse à
Ferrare; monuments pieux de mes nombreux pèlerinages aux tombeaux des
grands esprits.