J'étais resté, comme on le pense bien, à l'écart, enveloppé du
silence et de la modestie qui convenaient à mon âge, pendant cette
longue et éloquente excursion à travers tous les âges, tous les
noms, toutes les oeuvres de l'Italie littéraire moderne. Il me
semblait assister à une de ces causeries classiques du _Décaméron_,
à l'ombre d'un des cyprès de _Fiesole_, entre les grands esprits et
les femmes lettrées de son temps. Les fenêtres ouvertes et la lune
resplendissante qui semblait rouler dans le courant bleuâtre de
l'Arno ajoutaient à l'illusion. Le toit d'Alfieri sous lequel cette
scène se passait à quelques marches de sa chambre encore sacrée, la
présence de celle qui avait été la vie unique de son coeur, et qui
maintenant vivait elle-même de sa gloire, me remplirent d'une espèce
de superstition de célébrité et d'un respect qui ne s'altéra jamais
depuis pour l'Italie. Je sentis que l'air même de cette contrée était
littéraire, et qu'on pouvait lui enlever la liberté, mais jamais le
génie.
Je rentrai silencieux et recueilli, en suivant les bords du fleuve
resplendissant sous les palais qui se reflétaient dans ses ondes,
résolu à étudier sérieusement les chefs-d'oeuvre de cette belle
littérature dont je venais d'entendre pendant cinq heures, chez la
comtesse d'Albany, une si riche nomenclature et de si éloquents
commentaires.
Dix ans après cette soirée, j'ai revu souvent la veuve du dernier
des Stuarts et d'Alfieri, et j'ai connu intimement tous les hommes
distingués d'Italie qui m'avaient aperçu, dans mon obscurité, sans
prévoir mon nom futur.
VIIIe ENTRETIEN.
I
Revenons à l'Europe littéraire actuelle:
On dit:--Mais l'Europe moderne a cette infériorité évidente devant
l'antiquité, qu'il n'y a point eu de véritable poëme épique depuis
Homère ou depuis les grandes épopées indiennes.--Je l'accorde;
l'_Énéide_ de Virgile lui-même n'est qu'un poëme historique; la
_Divine Comédie_ de Dante n'est qu'une fantaisie de génie, un poëme
moitié théologique, moitié populaire; la _Jérusalem délivrée_ du
Tasse n'est qu'un poëme de chevalerie, un roman d'aventures en
strophes touchantes; le _Paradis perdu_ de Milton n'est qu'une
paraphrase poétique de la Bible; la _Henriade_ n'est qu'une chronique
rimée sur Henri IV; le _Roland furieux_ d'Arioste n'est qu'une
délicieuse facétie en vers inimités et inimitables. Tout cela est
de la poésie, mais ce n'est pas le poëme. On en fera encore des
milliers sans parvenir, quel que soit le talent des poëtes, à élever
ce monument auquel aspirent vainement toutes les langues et qu'on
appelle un poëme épique. Homère lui-même, s'il renaissait de nos
jours, ne pourrait plus faire pour les nations modernes ce qu'il a
fait pour les Grecs de son époque.