XXIX

Je n'avais rien de ce qui était convenable pour paraître avec une

certaine distinction dans le monde, excepté ma figure et ma modestie.

Tout mon bagage consistait dans une petite malle de bois au fond

de laquelle était caché mon trésor, épargne de ma mère, qui ne

dépassait pas soixante louis d'or. Mon costume était aussi restreint

que ma finance: je n'avais, en outre de l'habit et du manteau que

je portais sur moi, qu'un petit habit neuf précieusement enveloppé

d'un linge et réservé pour les grandes occasions. C'était un habit

d'été gris bleu, comme on les portait alors, et dont la forme et la

couleur me sont restés dans la mémoire, depuis que j'en ai usé tant

d'autres, comme un monument de toilette et d'élégance qu'aucun autre

n'a jamais égalé à mes yeux. Je l'endossai, en m'admirant, sur un

pantalon de nankin jaune et sur un gilet de même étoffe, brodé en

soie par une tante, et je pris, ainsi vêtu, le quai qui conduisait

au petit palais de la comtesse d'Albany. C'était le soir; je tremble

encore en y pensant des efforts d'énergie qu'il me fallait faire pour

triompher de ma timidité. J'avais à la main la lettre d'introduction

qui m'avait été donnée par un gentilhomme notre voisin, ami de mon

père. Il se nommait M. de Santilly; il avait été général au service

d'Espagne sous Charles IV; il avait connu intimement à Madrid

la comtesse d'Albany et sa soeur, la princesse de Castelfranco.

Apprenant par mon père qu'on m'envoyait voyager en Italie, il m'avait

offert des lettres amicales pour ces deux dames, ses amies, dont

l'une vivait à Florence et l'autre à Naples.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 39 / 197 题