Je n'avais rien de ce qui était convenable pour paraître avec une
certaine distinction dans le monde, excepté ma figure et ma modestie.
Tout mon bagage consistait dans une petite malle de bois au fond
de laquelle était caché mon trésor, épargne de ma mère, qui ne
dépassait pas soixante louis d'or. Mon costume était aussi restreint
que ma finance: je n'avais, en outre de l'habit et du manteau que
je portais sur moi, qu'un petit habit neuf précieusement enveloppé
d'un linge et réservé pour les grandes occasions. C'était un habit
d'été gris bleu, comme on les portait alors, et dont la forme et la
couleur me sont restés dans la mémoire, depuis que j'en ai usé tant
d'autres, comme un monument de toilette et d'élégance qu'aucun autre
n'a jamais égalé à mes yeux. Je l'endossai, en m'admirant, sur un
pantalon de nankin jaune et sur un gilet de même étoffe, brodé en
soie par une tante, et je pris, ainsi vêtu, le quai qui conduisait
au petit palais de la comtesse d'Albany. C'était le soir; je tremble
encore en y pensant des efforts d'énergie qu'il me fallait faire pour
triompher de ma timidité. J'avais à la main la lettre d'introduction
qui m'avait été donnée par un gentilhomme notre voisin, ami de mon
père. Il se nommait M. de Santilly; il avait été général au service
d'Espagne sous Charles IV; il avait connu intimement à Madrid
la comtesse d'Albany et sa soeur, la princesse de Castelfranco.
Apprenant par mon père qu'on m'envoyait voyager en Italie, il m'avait
offert des lettres amicales pour ces deux dames, ses amies, dont
l'une vivait à Florence et l'autre à Naples.