On sait que la comtesse d'Albany était la veuve du dernier des
Stuarts, prétendants à la couronne d'Angleterre. Ce prince, exilé à
Rome par les révolutions de son pays, avait épousé tard la jeune et
belle comtesse de Stolberg, fille d'une illustre maison princière de
la Belgique allemande. Cette charmante personne, devenue ainsi reine
légitime de la Grande-Bretagne, avait consolé pendant quelques années
le prétendant, son mari, de ses malheureuses expéditions en Écosse
et de sa déchéance du trône sur le continent. Retiré à Rome dans
l'oisiveté d'une vie désormais sans but, l'infortuné prince avait
cherché, dit-on, dans l'ivresse l'oubli de son héroïsme inutile,
de son rang perdu et de son âge avancé. Le comte Alfieri avait
été touché profondément des infortunes d'une jeune femme négligée
et souvent offensée par un époux abruti. Son culte poétique avait
consolé cette malheureuse victime de l'indifférence de son époux.
Le pape, à la requête du cardinal d'York, frère du prétendant, avait
séparé, par un acte de sa toute-puissance, la comtesse d'Albany de
son mari. Elle avait vécu quelque temps dans un couvent de Rome, sous
la protection du souverain pontife et du cardinal d'York. Alfieri
avait été admis une ou deux fois dans le cloître où languissait son
idole. Elle avait fini par s'évader de Rome avec la tolérance tacite
du pape; elle avait voyagé en Espagne, en France, en Allemagne.
Alfieri s'était rencontré partout sur ses pas. Enfin le prétendant
était mort de tristesse et de dégoût plus que d'années à Rome; cette
mort avait rendu la liberté à la comtesse d'Albany. Elle recevait
une pension de l'Angleterre, elle ne pouvait quitter son nom; mais
elle était maîtresse de sa main; elle la donna au poëte qui possédait
depuis longtemps son coeur.
Alfieri et la comtesse d'Albany, mariés secrètement, habitaient
ensemble un petit palais au bord de l'Arno, sur le quai de Florence.
C'est là que le poëte avait achevé ses oeuvres et caché sa vie.
L'inquiétude qui l'avait promené pendant vingt ans dans toutes les
capitales de l'Europe s'était changée, depuis sa réunion avec la
comtesse, en une réclusion absolue et presque sauvage. Sa _dame_
et ses livres, ses vers et ses chevaux étaient devenus ses seules
pensées. On le voyait tous les jours, à la même heure, sortir à
cheval, seul, de son palais sur l'Arno, le front chargé de soucis et
de rancunes, s'éloigner des murs de la ville et s'égarer jusqu'au
soir dans les sentiers les plus déserts, sur les collines d'oliviers
et de cyprès qui cernent le bassin de Florence.
Il inspirait à ceux qui le rencontraient un respect mêlé d'une
superstitieuse terreur; on voyait en lui un spectre rajeuni de Dante
et de Machiavel. Il avait été un ardent fauteur de la révolution
française dans ses commencements; il était devenu l'ennemi le
plus implacable de la cause française à la fin. C'était un de ces
révolutionnaires aristocrates, pleins de contradictions entre leur
nature et leurs idées, comme il en existait tant à cette époque, qui
adoraient les principes et qui détestaient les conséquences.
Il venait de mourir avant le temps, malade de dégoût pour les choses
humaines et de mépris pour l'humanité: la mauvaise humeur l'avait
tué. Triste mort pour celui que l'on croyait un grand homme! Mais ce
n'était pas un grand homme en réalité: c'était un grand déclamateur
en poésie et un grand humoriste en prose. Il n'y avait eu de vraiment
grand en lui que sa passion pour la liberté et son amour. Mais moi
j'étais encore sous l'illusion de son caractère et de son génie;
c'était pour moi un Sophocle et un Tacite! Qu'on le pardonne à ma
jeunesse! et qu'on se figure mon émotion fébrile en me préparant à
voir celle qu'il avait divinisée dans ses vers.