XXVIII

On sait que la comtesse d'Albany était la veuve du dernier des

Stuarts, prétendants à la couronne d'Angleterre. Ce prince, exilé à

Rome par les révolutions de son pays, avait épousé tard la jeune et

belle comtesse de Stolberg, fille d'une illustre maison princière de

la Belgique allemande. Cette charmante personne, devenue ainsi reine

légitime de la Grande-Bretagne, avait consolé pendant quelques années

le prétendant, son mari, de ses malheureuses expéditions en Écosse

et de sa déchéance du trône sur le continent. Retiré à Rome dans

l'oisiveté d'une vie désormais sans but, l'infortuné prince avait

cherché, dit-on, dans l'ivresse l'oubli de son héroïsme inutile,

de son rang perdu et de son âge avancé. Le comte Alfieri avait

été touché profondément des infortunes d'une jeune femme négligée

et souvent offensée par un époux abruti. Son culte poétique avait

consolé cette malheureuse victime de l'indifférence de son époux.

Le pape, à la requête du cardinal d'York, frère du prétendant, avait

séparé, par un acte de sa toute-puissance, la comtesse d'Albany de

son mari. Elle avait vécu quelque temps dans un couvent de Rome, sous

la protection du souverain pontife et du cardinal d'York. Alfieri

avait été admis une ou deux fois dans le cloître où languissait son

idole. Elle avait fini par s'évader de Rome avec la tolérance tacite

du pape; elle avait voyagé en Espagne, en France, en Allemagne.

Alfieri s'était rencontré partout sur ses pas. Enfin le prétendant

était mort de tristesse et de dégoût plus que d'années à Rome; cette

mort avait rendu la liberté à la comtesse d'Albany. Elle recevait

une pension de l'Angleterre, elle ne pouvait quitter son nom; mais

elle était maîtresse de sa main; elle la donna au poëte qui possédait

depuis longtemps son coeur.

Alfieri et la comtesse d'Albany, mariés secrètement, habitaient

ensemble un petit palais au bord de l'Arno, sur le quai de Florence.

C'est là que le poëte avait achevé ses oeuvres et caché sa vie.

L'inquiétude qui l'avait promené pendant vingt ans dans toutes les

capitales de l'Europe s'était changée, depuis sa réunion avec la

comtesse, en une réclusion absolue et presque sauvage. Sa _dame_

et ses livres, ses vers et ses chevaux étaient devenus ses seules

pensées. On le voyait tous les jours, à la même heure, sortir à

cheval, seul, de son palais sur l'Arno, le front chargé de soucis et

de rancunes, s'éloigner des murs de la ville et s'égarer jusqu'au

soir dans les sentiers les plus déserts, sur les collines d'oliviers

et de cyprès qui cernent le bassin de Florence.

Il inspirait à ceux qui le rencontraient un respect mêlé d'une

superstitieuse terreur; on voyait en lui un spectre rajeuni de Dante

et de Machiavel. Il avait été un ardent fauteur de la révolution

française dans ses commencements; il était devenu l'ennemi le

plus implacable de la cause française à la fin. C'était un de ces

révolutionnaires aristocrates, pleins de contradictions entre leur

nature et leurs idées, comme il en existait tant à cette époque, qui

adoraient les principes et qui détestaient les conséquences.

Il venait de mourir avant le temps, malade de dégoût pour les choses

humaines et de mépris pour l'humanité: la mauvaise humeur l'avait

tué. Triste mort pour celui que l'on croyait un grand homme! Mais ce

n'était pas un grand homme en réalité: c'était un grand déclamateur

en poésie et un grand humoriste en prose. Il n'y avait eu de vraiment

grand en lui que sa passion pour la liberté et son amour. Mais moi

j'étais encore sous l'illusion de son caractère et de son génie;

c'était pour moi un Sophocle et un Tacite! Qu'on le pardonne à ma

jeunesse! et qu'on se figure mon émotion fébrile en me préparant à

voir celle qu'il avait divinisée dans ses vers.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 38 / 197 题