Quoi qu'il en soit, je restai plusieurs heures assis au pied du
monument d'Alfieri, méditant en moi-même sur la majesté de cette
tombe, et concevant l'émulation vague de consacrer ma propre vie à
me construire à moi-même une illustre tombe. Rêve d'enfant, dont je
suis bien détrompé aujourd'hui! La tombe la plus ignorée, sous un
peu d'herbe, sans pierre et sans nom, est la plus désirable. À quoi
bon des traces sur une terre et dans des mémoires qui ne conservent
rien éternellement? La mort, c'est l'oubli. Reculer de quelques
années sa mort, c'est toujours mourir. Il n'y a pas de remède à notre
néant, pas même dans notre vanité. Il vaut mieux accepter franchement
le néant d'ici-bas que de lutter ridiculement et péniblement avec
l'impossible. Mais je ne pensais pas ainsi alors, et le tombeau de
marbre d'Alfieri, sculpté par Canova, et contemplé par Florence,
me paraissait une apothéose suffisante pour payer toute une longue
existence de travail, de vertu et de génie. Je prenais devant ce
monument une véritable ivresse d'immortalité.
Tout à coup le nom d'_Aloysia de Stolberg, comtesse d'Albany_, me
rappela que j'avais dans ma malle une lettre de recommandation pour
une dame de ce nom à Florence, lettre que j'avais jusque-là négligé
de porter à son adresse. La rougeur me monta au visage, et mon coeur
battit d'émotion à l'idée de voir cette femme célèbre, dont cette
inscription sur le tombeau venait de me faire retrouver le nom et la
renommée dans ma mémoire. Qui n'a lu les mémoires d'Alfieri? qui ne
sait sa passion, son culte, son idolâtrie poétique pour celle qu'il
appelle _la mia donna_, autre _Laure_ de cet autre Pétrarque, autre
_Béatrice_ de cet autre Dante, autre _Vittoria Colonna_ de cet autre
Michel-Ange? Elle survivait à son poëte; elle habitait Florence;
j'étais à quelques pas de son palais; j'avais un accès naturel et
presque obligé auprès d'elle, et je pouvais voir, le soir même, celle
dont la beauté, le coeur, les aventures, les disgrâces et la gloire
poétique avaient tant occupé ma première imagination. La passion de
connaître cette femme historique l'emporta sur la timidité. Je sortis
à grands pas de _Santa Croce_, et je rentrai à mon hôtellerie pour
chercher dans mes lettres de recommandation la lettre adressée à la
comtesse d'Albany.