XXVI

Un monument plus élevé et plus vaste que les autres attirait depuis

quelques instants mes regards à droite vers le centre de l'église.

J'y fus instinctivement attiré. J'y lus inscrit en lettres de bronze

doré: _Aloysia, comtesse d'Albany, née comtesse de Stolberg, à

Vittorio Alfieri_, et plus bas: _Canova sculpsit_.

À ces mots le livre tomba de mes mains, et je restai immobile et

absorbé dans la contemplation de ce tombeau. Le Phidias vénitien

y a représenté l'Italie romaine, c'est-à-dire virile et sévère,

pleurant, une couronne effeuillée à la main, sur le médaillon de

son poëte. Je croyais alors qu'Alfieri était un poëte; j'étais

à l'âge où l'on adore le nom sans savoir s'il est véritablement

mérité. J'avais acheté, quelques années avant, à Lyon, une édition

de Milan de ce Corneille italien, en douze volumes. Ces volumes, qui

contenaient ses quatorze tragédies, étaient tellement feuilletés

par mes mains, que les couvertures en lambeaux n'en laissaient plus

lire les titres. J'avais lu aussi ses mémoires, qui venaient d'être

publiés par la comtesse d'Albany, peu de temps après la mort de son

ami. Comme poëte, comme amant, comme citoyen, le comte Alfieri était

pour moi une triple illusion de jeunesse qu'aucune réflexion n'avait

encore dissipée. C'était à mes yeux l'homme du siècle, l'homme de la

passion, l'homme de la liberté, le dernier des Romains, une espèce

de Brutus poétique, écrivant à la pointe du poignard des sonnets à sa

Béatrix, des pages de Tacite, des imprécations de Machiavel contre

les tyrannies.

À ces trois titres, je croyais devoir un culte à ce nom. Sa mort

récente et prématurée, sa tombe à peine fermée par les mains de

l'amour, et cette tombe illustrée par un chef-d'oeuvre de Canova,

lui-même immortel, ajoutaient à mon émotion, à l'aspect inattendu de

ce sépulcre.

Pour la première fois de ma vie, j'eus le sentiment de la gloire, et

je crus que la vie entière était assez bien employée à mériter un

tel tombeau. Hélas! je ne savais pas encore que le marbre n'est pas

plus chaud que l'herbe sur un cercueil; qu'aucun bruit ne retentit

sous la terre; que la dernière de nos vanités, c'est la vanité de nos

mémoires, et que le vrai juge de nos oeuvres ici-bas n'est pas la

gloire, mais la conscience. Mais que sait-on avant d'avoir réfléchi?

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 36 / 197 题