XXXII

Je n'éprouvais dans mon isolement complet sur une terre étrangère

aucun besoin de société. Cependant, après quelques jours de

vagabondage solitaire dans les rues, dans les campagnes et dans

les théâtres de Florence, je me souvins que j'avais quelques

lettres de recommandation dans ma malle. J'aurais bien désiré

ne pas les avoir, car l'embarras de les présenter dépassait de

beaucoup, dans mon esprit, l'agrément que je pouvais attendre de ces

nouvelles connaissances. J'ai toujours été très-timide devant les

nouveaux visages; je l'étais bien davantage à dix-neuf ans. Mais

l'inconvenance de rapporter ces lettres à ceux qui me les avaient

obligeamment données, sans en avoir fait usage, me forçait malgré moi

à y penser. Une autre circonstance me fit, pour ainsi dire, violence,

et triompha de ma répugnance à porter ces lettres et à décliner mon

nom au seuil d'un palais.

J'entrai un matin dans la fameuse église de _Santa Croce_, sorte de

_Campo Santo_ ou de cimetière monumental de Florence, Westminster des

Toscans.

Il était midi; le soleil brûlait la poussière de la place nue et

déserte qui précède cette église sans façade. J'y entrai plutôt pour

y chercher l'ombre que pour y visiter des statues ou des tableaux.

J'en avais les yeux las et l'esprit saturé; j'avais tant vu que je ne

regardais plus rien.

L'église était aussi complétement déserte que la place; on n'y

voyait que les ombres des piliers s'allongeant immobiles et noires

sur les dalles; on n'y entendait que ce bruit répercuté des pas

des voyageurs errant sous les voûtes, bruit qui fait seul souvenir

qu'on existe dans ces grandes catacombes de la prière et de la mort.

Je m'avançai lentement d'arceaux en arceaux, déchiffrant, à l'aide

de mon livre indicateur des monuments de Florence, les inscriptions

gravées sur le socle des mausolées. C'étaient tous les grands morts

de la république, Galilée, Machiavel, excepté _Dante_, qui dort exilé

dans un carrefour de Ravenne. Je donnais un souvenir, un moment, une

commémoration, une pitié, un enthousiasme de jeune homme studieux

à chacune de ces ombres, plus vivantes peut-être dans la pensée

des siècles qui foulent leurs cendres que dans la pensée de leurs

contemporains et de leurs compatriotes.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 35 / 197 题