Cette procession rurale défila lentement en silence, et se groupa
tout entière dans la cour du palais. C'étaient les opulents
cultivateurs des nombreux domaines du prince dans les maremmes de
Pise et dans les vallées du Vulturne, qui venaient, le jour de la
fête de la princesse, défiler annuellement devant leurs maîtres, et
étaler sous leurs yeux le luxe de leurs étables ou de leurs sillons.
L'air était assourdi du son des musettes toscanes, et la rue était
embaumée par les masses de fleurs qui débordaient en gerbes ou qui
traînaient sur les dalles derrière les chariots. Je ne me lassais pas
de contempler ces nobles figures de paysans ou de paysannes, qui me
rappelaient les scènes patriarcales de la Bible dans l'opulence de la
cité des arts. J'étais enivré avant d'avoir entrevu seulement un seul
des monuments de cette capitale du génie moderne.
Je me hâtai de m'habiller, pour parcourir à loisir, sous la conduite
d'un domestique attaché à l'hôtellerie, plus semblable à un mendiant
qu'à un interprète, les quais, les places, les jardins, les palais de
Florence.
Mes deux premières journées ne furent qu'un long éblouissement. En
peu de jours j'étais déjà assez familier avec les quais de l'Arno,
les avenues des _Cacines_, les galeries, les églises, les palais
fameux, pour n'avoir plus besoin de guide. Quant à la langue, je
la parlais couramment, quoique avec un accent trop latin, grâce à
Dante, à Pétrarque, à Alfieri, à Monti, dont j'avais déjà tant lu
et relu les vers. Seulement on devait à mon accent me prendre pour
un Toscan de bibliothèque qui n'était jamais descendu dans la rue
pour causer avec les vivants, et qui rapportait à la langue parlée
les constructions et la prononciation des morts. J'étais un volume
plus qu'un homme. Mais en peu de jours la souplesse de mon oreille
m'eut bien vite naturalisé Toscan de ce siècle. Dans cette cage de
rossignols la musique de la langue entrait par tous les pores. Je ne
demandais qu'à oublier le rude français.