Je n'oublierai jamais non plus ce réveil. Un ciel d'été, d'un bleu
sombre comme un plafond de lapis, s'apercevait par ma fenêtre
au-dessus de la rue étroite, entre ma chambre haute et les murs
monumentaux du palais Corsini. Les larges portes de ce palais
étaient ouvertes à deux battants, et laissaient voir les cours, les
escaliers, les portiques. Les nombreux domestiques de cette opulente
maison étaient en grands costumes d'apparat, chacun à son poste. Ils
semblaient attendre quelque cérémonie ou quelque hôte illustre.
De grandes rumeurs de la foule, mêlées de mugissements de boeufs,
de bêlements de brebis, de hennissements de chevaux, se faisaient
entendre à l'extrémité de la petite rue du côté du pont de la
Trinité. Bientôt des bergers à cheval, une longue houlette terminée
en lance à la main, et vêtus de costumes pittoresques en cuir et
en peaux de mouton, apparurent. Ils étaient précédés et suivis de
l'élite de leurs troupeaux. Ils défilèrent avec une gravité antique
sous mes yeux pour entrer dans la cour du palais.
Ils étaient accompagnés de chars rustiques de forme étrusque. Les
jantes des roues massives de ces chariots étaient enroulées de
fleurs et de feuillages; les jougs des boeufs qui y étaient attelés
avaient été décorés de branches de cyprès et d'oliviers qui, en se
balançant au mouvement des attelages, chassaient les mouches et
rafraîchissaient de leur ombre le front des boeufs.
Chacun de ces chars portait la famille d'un des laboureurs des
vastes domaines du prince Corsini. Le chef de la famille ou le plus
âgé des fils marchait en avant d'un pas consulaire, tenant d'une
main le mince aiguillon, et s'appuyant fièrement de l'autre main
sur la corne dorée de ses boeufs. Lu mère, les fils, les filles
étaient debout sur le plancher du char, se tenant de la main aux
ridelles pour garder leur équilibre contre les secousses que les
larges dalles du pavé imprimaient aux roues. Il y avait là, sous
les plis lourds des étoffes rouges et vertes des vêtements de ces
villageoises, des beautés, des majestés, des grâces sévères que je
n'ai jamais retrouvées qu'en parcourant les montagnes de la Sabine
et du Vulturne, ou dans l'incomparable tableau des _Moissonneurs_ de
Léopold Robert, ce Virgile du pinceau, qui a égalé le Virgile des
_Géorgiques_.