XXX

Je n'oublierai jamais non plus ce réveil. Un ciel d'été, d'un bleu

sombre comme un plafond de lapis, s'apercevait par ma fenêtre

au-dessus de la rue étroite, entre ma chambre haute et les murs

monumentaux du palais Corsini. Les larges portes de ce palais

étaient ouvertes à deux battants, et laissaient voir les cours, les

escaliers, les portiques. Les nombreux domestiques de cette opulente

maison étaient en grands costumes d'apparat, chacun à son poste. Ils

semblaient attendre quelque cérémonie ou quelque hôte illustre.

De grandes rumeurs de la foule, mêlées de mugissements de boeufs,

de bêlements de brebis, de hennissements de chevaux, se faisaient

entendre à l'extrémité de la petite rue du côté du pont de la

Trinité. Bientôt des bergers à cheval, une longue houlette terminée

en lance à la main, et vêtus de costumes pittoresques en cuir et

en peaux de mouton, apparurent. Ils étaient précédés et suivis de

l'élite de leurs troupeaux. Ils défilèrent avec une gravité antique

sous mes yeux pour entrer dans la cour du palais.

Ils étaient accompagnés de chars rustiques de forme étrusque. Les

jantes des roues massives de ces chariots étaient enroulées de

fleurs et de feuillages; les jougs des boeufs qui y étaient attelés

avaient été décorés de branches de cyprès et d'oliviers qui, en se

balançant au mouvement des attelages, chassaient les mouches et

rafraîchissaient de leur ombre le front des boeufs.

Chacun de ces chars portait la famille d'un des laboureurs des

vastes domaines du prince Corsini. Le chef de la famille ou le plus

âgé des fils marchait en avant d'un pas consulaire, tenant d'une

main le mince aiguillon, et s'appuyant fièrement de l'autre main

sur la corne dorée de ses boeufs. Lu mère, les fils, les filles

étaient debout sur le plancher du char, se tenant de la main aux

ridelles pour garder leur équilibre contre les secousses que les

larges dalles du pavé imprimaient aux roues. Il y avait là, sous

les plis lourds des étoffes rouges et vertes des vêtements de ces

villageoises, des beautés, des majestés, des grâces sévères que je

n'ai jamais retrouvées qu'en parcourant les montagnes de la Sabine

et du Vulturne, ou dans l'incomparable tableau des _Moissonneurs_ de

Léopold Robert, ce Virgile du pinceau, qui a égalé le Virgile des

_Géorgiques_.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 33 / 197 题