Quand j'entendis la voiture qui venait de franchir la porte de la
ville rouler avec un bruit sourd et grave sur les larges dalles
dont les rues de Florence sont pavées, il me sembla entrer dans la
société de ces grands Toscans qui remplissaient mon imagination d'une
sorte de terreur sacrée. Dante, Pétrarque, Machiavel, les Pazzi, les
Médicis, les Politien, les Michel-Ange, et mille autres dont les noms
surgissaient dans ma mémoire, me paraissaient regarder aux fenêtres
de ces palais sombres dont les rues sont bordées et obscurcies. Pour
ajouter à l'illusion, je ne sais quelle odeur de cèdre dont les
charpentes de ces palais sont construites embaumait les rues. On eût
dit l'odeur sépulcrale de ce bois incorruptible dont on faisait les
cercueils et qui embaumait de lui-même les morts.
Les rares habitants qui circulaient sur les places ou qui respiraient
le frais autour des fontaines donnaient à la ville un air de
magnifique champ des morts, entrecoupé de monuments et peuplé de
fantômes. Jamais je n'oublierai cette première entrée de nuit dans la
ville de Dante.
La voiture, qui devait continuer sa route jusqu'à Sienne et jusqu'à
Rome, me laissa descendre dans une petite hôtellerie sans nom, cachée
au fond d'une ruelle sur les derrières du palais Corsini, non loin
du pont de la Trinité. J'y fus logé dans une mansarde nue sous les
toits, sans autre meuble qu'une couchette de fer, une table, une
chaise et une cruche d'eau. Mais je ne fis pas même attention à la
nudité et à l'indigence de cette hôtellerie: j'allais m'endormir et
me réveiller dans la ville des grandes mémoires; c'était assez pour
un jeune homme qui ne vivait que d'imagination.