Le 29 mai 1810, au lever du jour, je descendais, dans une chaise de
poste où l'on m'avait accordé une petite place sur le siége de la
voiture, les dernières pentes de l'Apennin qui se précipitent vers
Florence. Le ciel était un cristal sans fond, légèrement terni de
cette brume chaude qui donne le vague aux horizons dont sans cela
on toucherait de l'oeil les bords. Les chevaux à demi sauvages
galopaient dans des flots de poussière aromatique, remplissant l'air
du bruit joyeux et précipité de leurs clochettes. Il me semblait
entendre d'avance les castagnettes des jeunes filles de Naples,
conviant les danseurs à l'ivresse des tarentelles. Les collines,
les châtaigniers, les clochers, les torrents, les fumées de volcans
de l'Apennin fuyaient derrière moi comme dans une ronde magique
de la terre. Les hauts et immobiles cyprès qui commencent là à
végéter, jetaient çà et là sur la route l'ombre allongée et noire
de ces obélisques de la végétation; les figuiers, semblables à des
spectateurs accoudés autour d'un cirque, appuyaient leurs larges
feuilles poudreuses sur les murs blancs qui bordaient le chemin; les
oliviers tamisaient d'une légère verdure les rayons du soleil qui
tremblaient entre leurs branches sur les sillons. On respirait une
odeur d'herbes inconnues à nos climats délavés du Nord. L'air était
tiède et savoureux comme un parfum évaporé sur un charbon de feu, ou
comme le myrte du paysan à la gueule d'un four qui pétille dans un
village de Calabre.
J'étais ivre de sensations avant d'être ivre de pensées. De temps
en temps, du haut d'une colline, une échappée de vue me laissait
entrevoir au fond d'un bassin de verdure les dômes resplendissants
mais encore lointains de Florence. J'aurais voulu franchir d'un
élan la distance considérable qui nous en séparait encore. Nous n'y
entrâmes qu'à la nuit tombée. Une lune éclatante, se réfléchissant
dans les ondes sinueuses et encaissées de l'Arno, brillait comme un
fanal sur les murailles grises de la ville des Médicis.