XXVIII

Le 29 mai 1810, au lever du jour, je descendais, dans une chaise de

poste où l'on m'avait accordé une petite place sur le siége de la

voiture, les dernières pentes de l'Apennin qui se précipitent vers

Florence. Le ciel était un cristal sans fond, légèrement terni de

cette brume chaude qui donne le vague aux horizons dont sans cela

on toucherait de l'oeil les bords. Les chevaux à demi sauvages

galopaient dans des flots de poussière aromatique, remplissant l'air

du bruit joyeux et précipité de leurs clochettes. Il me semblait

entendre d'avance les castagnettes des jeunes filles de Naples,

conviant les danseurs à l'ivresse des tarentelles. Les collines,

les châtaigniers, les clochers, les torrents, les fumées de volcans

de l'Apennin fuyaient derrière moi comme dans une ronde magique

de la terre. Les hauts et immobiles cyprès qui commencent là à

végéter, jetaient çà et là sur la route l'ombre allongée et noire

de ces obélisques de la végétation; les figuiers, semblables à des

spectateurs accoudés autour d'un cirque, appuyaient leurs larges

feuilles poudreuses sur les murs blancs qui bordaient le chemin; les

oliviers tamisaient d'une légère verdure les rayons du soleil qui

tremblaient entre leurs branches sur les sillons. On respirait une

odeur d'herbes inconnues à nos climats délavés du Nord. L'air était

tiède et savoureux comme un parfum évaporé sur un charbon de feu, ou

comme le myrte du paysan à la gueule d'un four qui pétille dans un

village de Calabre.

J'étais ivre de sensations avant d'être ivre de pensées. De temps

en temps, du haut d'une colline, une échappée de vue me laissait

entrevoir au fond d'un bassin de verdure les dômes resplendissants

mais encore lointains de Florence. J'aurais voulu franchir d'un

élan la distance considérable qui nous en séparait encore. Nous n'y

entrâmes qu'à la nuit tombée. Une lune éclatante, se réfléchissant

dans les ondes sinueuses et encaissées de l'Arno, brillait comme un

fanal sur les murailles grises de la ville des Médicis.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 31 / 197 题